Conférence prononcée par Mustapha CHERIF au Parlement allemand de Berlin le 1er juin 2007

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1.jpgEn tant que penseur Algérien soucieux de dialogue, je suis heureux et honoré de vous adresser la parole. Je félicite le gouvernement allemand, le parlement de Berlin et tous les partenaires pour l’organisation de cet événement historique tourné vers l’avenir. Des poètes européens comme Holderlin, arabes comme El Moutanabi, et des penseurs spirituels ou humanistes comme les allemands Maître Eckhart et Goethe, turcs comme Jalal Din Rumi, Taha Hussein l’Egyptien, et l’Emir Abdelkader l’Algérien, et tant de citoyens éclairés, en somme l’immense majorité des êtres de cultures à travers les âges, des deux côtés, de la Méditerranée, nous invitent à l’ouvert et au vivre ensemble.

Pourtant, des discours et des pratiques infondés veulent aujourd’hui nous diviser, nous isoler et nous opposer. Sur le plan mondial, nous sommes dans une phase de méconnaissance de l’autre, du recul du dialogue, et recul du droit. Certains s’inventent de nouveaux ennemis et tentent de semer la peur. Ils ne doivent pas nous pousser au repli, à la lassitude ou au désespoir. Dialoguer, notamment sur le plan culturel, est vitale pour au moins trois raisons: - C’est une exigence du bon sens, une exigence de la raison, une exigence de nos références fondatrices - C’est une nécessité pour comprendre et honorer la vie, car rien n’est donné d’avance et personne n’a le monopole de la vérité - Les défis auxquelles nous faisons face sont complexes et l’avenir est incertain.

5.jpgDialoguer est l’acte sans lequel tout peut se dérober. Sans le regard de l’autre, les risques de l’extrémisme, de la xénophobie et de la déshumanisation guettent. Sans dialogue mon raisonnement et mon intuition resteront amputé du caractère de la mesure et de l’objectivité. Nous avons besoin les uns des autres. En mettant, notre travail sous le signe du dialogue avec «l’autre», on doit chercher à l’identifier sous le signe d’une vision qui ne catalogue pas. Il n’y a pas le « tout autre », mais l’être humain, mon semblable, le même et le différent sur des points qui appellent le débat et non l’exclusion. Par le dialogue nous accédons à la compréhension de nous-mêmes et de nos voisins. Pour l’Islam, l’Ihsan, le haut degré de la piété, c’est d’abord le dialogue et le bel agir avec autrui, dimension où nous sommes mis à l’épreuve. Comme Ibn Arabi le mystique, sans nier les différences, ni être otage de l’autre, chacun de nous doit arriver à dire: «Mon cœur est devenu apte à recevoir tous les êtres. » Un des pères de la modernité le philosophe Descartes précise : « la vertu consiste à ne jamais mépriser personne ». Le Prophète résume tout cela en une formule majeure: «Aucun de vous ne sera vraiment humain, tant qu’il n’aime pas pour son frère ce qu’il aime pour lui-même.».

Dialoguer c’est accepter le débat franc, le témoignage de l’autre, les questions et critiques qui interpellent, dans le respect mutuel, voire l’admiration réciproque. Il est immoral et contre productif de stigmatiser l’autre et d’opérer des amalgames. Le dialogue entre les cultures, prises dans le mouvement d’un seul et problématique monde, est impératif. Les peuples de l’Islam et les peuples européens appartiennent en grande partie à une même histoire. L’Occident a été judéo-islamo-chrétien et gréco-arabe. Les amnésies et les murs de séparation sont illusoires et voués à l’échec. Nous devons tous nous déclarer acteurs d’une civilisation commune a réinventer, car nous connaissons la valeur réelle de ces mots : « dialogue des cultures » : c’est celle d’une culture réelle dans laquelle hier des hommes vécurent ensemble, parlèrent, écrivirent réellement en arabe, hébreu, en grec, en latin, se mêlant sans se confondre, et procédant ainsi a formé un creuset de civilisations. Il faut le rappeler, en nous projetant dans l’avenir : car nous sommes, chacun à notre manière, Orient et Occident, Nord et Sud. Par conséquent, un vrai dialogue est possible et nécessaire, c’est ce que prône mon pays l’Algérie. Nul ne peut fuir ses responsabilités, ni au “Nord” ni au “Sud”, en prenant prétexte des dérives de l’autre et en cherchant par là à faire diversion. En effet, sans syncrétisme, ni relativisme, il faut reconnaître qu’il n’y a pas beaucoup de sens à parler d’ « Occident » et d’ « Orient » - ou de « Nord » et de « Sud ». Non seulement à cause du passé imbriqué, mais parce que la vérité aujourd’hui est qu’il y a un mode de vie mondialisé et que ce mode sous les figures du Marché, de la technique et de la rationalité instrumentale, malgré des acquis prodigieux, s’éprouve actuellement lui-même comme une impasse, une forme de déshumanisation. Dès lors, plutôt que d’évoquer des affrontements ou des divisions, il devient urgent de travailler ensemble, de penser à ce qui désormais fait question pour tous à partir d’un destin commun. Car les défis culturels de la méconnaissance, et politiques du recul du droit et économiques et écologiques du Marché-Monde, sont les mêmes pour tous, par delà le degré d’acuité pour telle ou telle région. Puisqu’on ne peut ignorer ni les rencontres bénéfiques du passé, ni les incertitudes communes de notre époque, pourquoi ne serions-nous pas capables de nous penser aujourd’hui – nous, hommes, femmes et peuples euro méditerranéens comme un nouveau creuset pour une culture universelle encore inédite?

3.jpgL’espace euro- méditerranéen porte encore les chances d’un espace de sens possible. Le dialogue des cultures, le dialogue interreligieux et le dialogue de la pensée sont les chemins pour y accéder, car il n’y en a pas d’autres, à moins de ne vouloir que l’isolement et l’affrontement dont les effets sont ruineux. On pourrait donc juger superflu d’insister sur une nécessité du dialogue euro-méditerranéen. Mais comme nous le savons bien, cette nécessité n’est pas reconnue par tous, ni du côté de la vieille Europe chrétienne aujourd’hui sécularisée, ni au sein des non moins vieilles sociétés de la rive Sud. Ces sociétés ont parfois tendance à se raidir. La belle circulation des langues, des savoirs, des valeurs a cédé le pas à une uniformisation arrogante et à des repliements identitaires. Il y a, plus que jamais, à nouveau place à la pratique du dialogue et confirmer la volonté de désenclaver nos valeurs et de les remettre dans la circulation – non pour les y dissoudre, mais pour les y faire vivre. Les générations nouvelles ont la saine et légitime ambition de vivre la mondialité sans perdre de vue leurs racines. Notre devoir est de répondre à cette attente. La pertinence du dialogue des cultures doit se réaffirmer afin de dynamiser des rapports équilibrés et conférer à la Méditerranée sa centralité au regard des enjeux des relations internationales.

Tous ces mots si beaux : dialogue, partenariat, coexistence sont tellement utilisés que leur usage peut être suspect : car ne servent-ils pas d’enseignes à des entreprises de défense de valeurs désuètes du Sud, ou de justification de la domination du Nord pour imposer un ordre brutal dont la loi est celle de la concentration croissante des richesses et des instruments de décision ? Pourtant, pour vivre ensemble, il n’y a pas d’alternative au dialogue. La relance stratégique de la relation euro-méditerranéen est une des solutions politiques pour édifier un espace de stabilité bénéfique pour le monde entier. S’agissant d’un processus global, à long terme, confronté à une crise de confiance, la voie ouverte, mérite d’être relancée, sous une forme novatrice, pour de multiples raisons. Les problèmes politiques, économiques, écologiques, sécuritaires et culturels du monde, deviennent en effet déstabilisants, complexes et préoccupants. Trop d’incompréhensions, de méfiance, de pauvreté, d’inégalités, de désinformation, marquent le monde.

11.jpgLes défis sont communs, comment ne pas repenser un espace commun et s’enrichir des différences ? On a besoin les uns des autres pour faire face aux difficultés de bâtir un monde juste, équilibré et qui ait du sens. L’avenir passe par le dialogue et l’action concertée et non pas par le fait d’imposer une simple zone de libre-échange et une politique des deux poids et mesures, qui élargissent le fossé entre un centre et une périphérie. La coopération de l’Union Européenne avec d’autres régions du monde, si légitime soit-elle, ne peut avoir les mêmes incidences sur l’avenir de l’humanité que le dialogue avec les pays de la rive sud. L’Europe et les pays de la rive sud, ont une noble mission afin que la solidarité et le droit prévalent, au lieu du choc des imaginaires et des logiques mercantiles. Nous sommes à un tournant de notre histoire commune.

Quelles solutions ? Premièrement, Il est urgent, d’asseoir de manière marquée les principes de démocratisation, de participation et de concertation entre les deux rives, principes qui n’ont pas assez vu le jour. Ce parlement de la jeunesse représente une impulsion symbolique forte. Deuxièmement, sur le plan géostratégique, œuvrer pour un règlement définitif, juste et équitable des conflits du Moyen-Orient qui demeurent les problèmes politiques majeurs, d’autant qu’ils pèsent lourdement sur les relations euro-méditerranéenes. A partir de ce règlement, les peuples du Sud sauront donner le meilleur d’eux-mêmes. Troisièmement, étudier et enseigner la culture, la langue et l’histoire de l’autre en respectant la pluralité et la différence. Il n’y a pas de cloisonnement, ni de hiérarchie des cultures. L’interconnaissance et les échanges culturels, doivent fonctionner pour faire reculer la désignification du monde. Dans cette direction, une Méditerranée de la connaissance est le chemin de l’avenir. Des facilités accrues pour, à la fois, l’aide à la formation, à la mobilité, et à la mise en place d’espaces et de réseaux permanents de dialogue contribueront au rapprochement des peuples. Ensemble, il est possible de concevoir et vivre des valeurs universelles. La modernité, peut se dire au pluriel, pluralités de langues, de cultures et de singularités. La pluralité est l’essence même de la civilisation. Il y aura tant de perspectives heureuses par le dialogue, la justice et l’interconnaissance. La visibilité de la relation euro-méditerranéene prendra, à ces conditions, une portée nouvelle pour orienter les relations internationales sur la base du droit, et non point de la loi du plus fort ou de la réaction aveugle, toutes deux vouées à l’échec. Rien d’essentiel ne sera fait si l’on ne se laisse pas inviter par l’autre. Ami viens dans l’ouvert.

Mustapha CHERIF



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