La construction du savoir scientifique a de tout temps reposé sur la communication, et on peut supposer qu’il n’y a guère de savoir, là où il n’y a pas communication. Aussi, on ne peut séparer la massification de l’information, de l’intensification des activités de recherche scientifique et de l’émergence de la société des réseaux et des savoirs, trois phénomènes concomitants et liés les uns aux autres. L’intensification des activités de recherche et l’émergence de la société des réseaux et des savoirs dépendent cependant, comme l’ont montré de nombreux auteurs (de Rougemont, 1989, Castells, 2001, Ansart, 2002), de la capacité de transformer les données en informations et celles-ci en savoirs. Ajoutons que cette transformation de l’information en savoir dépend principalement de la communication que l’on peut ici définir comme le résultat d’un échange d’informations, intelligibles pour chacun des échangistes, négociées ou consensuelles.


La communication devient ainsi un fait social, de dimension relationnelle, liée à la capacité d’échange et de partage de l’information. De la même manière qu’« il n’y a pas de société sans communication » (Wolton, 2001), on peut affirmer qu’il y a encore moins de savoir sans communication. À plus forte raison lorsqu’il s’agit de savoirs technologiques, dont la production et l’appropriation sont d’essence davantage sociale qu’individuelle. L’information et son support technique ne sont donc que des conditions, qui peuvent être nécessaires dans certaines situations, mais qui restent toujours insuffisantes pour assumer toutes les dimensions de la communication ; la technique peut intensifier la communication lorsque le contexte socio-politique s’y apprête, mais n’en est ni la cause, ni la source.

Si les TIC, Internet en particulier, ont bouleversé le paradigme de la communication scientifique, ce n’est pas tant en ouvrant de nouvelles formes de communications, qu’en densifiant les canaux et en éliminant les principaux obstacles naturels qui les handicapaient jusque-là, la distance et le temps. À l’inverse, les TIC agissent peu ou pas sur les obstacles sociaux de la communication, et lorsque ceux-ci ne sont pas levés, leur apport se trouve réduit à celui de pourvoyeurs de données, à la qualité et aux sources souvent douteuses d’ailleurs, sans impact sur l’action sociale.

Néanmoins, lorsque le contexte social et politique est favorable à la communication, les TIC peuvent avoir un impact considérable sur le champ scientifique, qui en est le plus grand bénéficiaire. Ce papier se propose d’examiner, en deux parties, le contexte social et politique algérien, en s’appuyant sur les actions des pouvoirs publics d’une part, et sur celles des acteurs professionnels et sociaux impliqués dans l’aventure des TIC, d’autre part. La première partie, qui s’appuie sur une évaluation quantitative, aborde les modalités d’intégration des TIC dans le système scientifique, la deuxième traite, ou plutôt s’interroge plus qu’elle ne traite, au-delà des flux d’informations, sur les capacités de communication et de création de réseaux générées par les TIC dans ce secteur.

Les TIC dans le système scientifique algérien

Le système scientifique algérien, qui recouvre ici l’ensemble des établissements dédiés à l’enseignement supérieur et à la recherche scientifique, y compris les centres de recherche et de recherche-développement, est au cœur de la démarche nationale d’intégration des TIC. À cet égard, il a bénéficié de l’essentiel des projets consacrés à ces technologies. Parmi ces projets, on pourra citer, à titre d’exemple, les trois principaux d’entre eux : le premier consiste en la mise à disposition du système scientifique, enseignement supérieur et recherche, « d’une infrastructure technologique et d’un ensemble d’outils à même de prendre en charge tous leurs besoins en matière de communication et d’information scientifique et technique… » [1]. Le deuxième porte sur le télé-enseignement, et devrait « doter la majorité des établissements universitaires d’une infrastructure de télé-enseignement comprenant les outils de visioconférence…. ». Le troisième réside en un projet de bibliothèque virtuelle, ciblant prioritairement les sciences sociales et humaines, et ayant pour objectif « l’élaboration d’une politique nationale de diffusion de l’information scientifique et technique. » [2]. Ajoutons à cela que les activités de recherche consacrées aux TIC ont bénéficié d’un financement exceptionnel, à hauteur de 62% de l’ensemble du budget alloué aux filières scientifiques et techniques. Pour évaluer concrètement le degré d’intégration des TIC dans le système scientifique algérien, nous avons choisi de l’examiner sur deux aspects, la place des TIC dans les institutions scientifiques et l’accès des chercheurs aux TIC, aussi bien sur le lieu du travail qu’à domicile.

Les projets de recherche consacrés aux TIC occupent une place importante dans l’ensemble des activités scientifiques conduites par le ministère de l’enseignement supérieur et de la recherche scientifique.

Tableau 1 : Projets de recherche consacrés aux TIC dans le cadre des PNR
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Sources : CDTA, 2002.

Selon des données du Centre de Développement des Technologies Avancées (CDTA) [3], datant de décembre 2002, les programmes nationaux de recherche (PNR) liés directement ou indirectement aux TIC, comportent 158 projets, mobilisant 795 chercheurs tous secteurs confondus (tableau 1). À cela, il faudrait ajouter les projets « sectoriels, relevant du ministère de l’enseignement supérieur et de la recherche scientifique, ainsi que les projets d’établissements exécutés par les centres et unités de recherche, notamment le CDTA, le CERIST, le CNTS et le CERT. » Au total, le CDTA estime à environ 300 le nombre de projets, relevant des nouvelles technologies d’information et de communication en cours d’exécution par plus de 1000 chercheurs.

Sachant que le nombre total de chercheurs algériens, universitaires et chercheurs permanents, est d’environ 5000, cela suppose que près de 20% des effectifs se consacrent directement ou indirectement aux TIC. On nous apprend aussi que « l’exécution de ces projets s’effectue dans plus de 60 laboratoires de recherche universitaire [4], quatre centres de recherche et une unité de recherche », et sont financés exclusivement sur les fonds publics alloués aux PNR et aux laboratoires de recherche. » La même source ajoute cependant que les centres de recherche financent « 20% de leurs dépenses sur fonds propres » [5]. La bonne intention des pouvoirs publics se manifeste aussi par la place que les TIC occupent dans le plan triennal de recherche 2001-2003. Ce plan consacre 124 millions d’euros environ à la branche des nouvelles technologies (tableau 2).

Tableau 2 : Programme triennal de recherche en nouvelles technologies (2001-2003)
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Sources : CDTA, Alger.

On remarque qu’à l’intérieur de la branche des nouvelles technologies, le budget consacré aux TIC proprement dites représentent 62% du total. Dans les faits, l’impact de ces mesures reste assez limité, en raison des nombreuses lacunes, souvent signalées par les opérateurs et les responsables chargés de leur application. Ces lacunes, de nature très diverse, relèvent tantôt des conditions d’exercice de la recherche, tantôt des institutions qui encadrent la recherche, tantôt encore de l’État. De nombreuses dispositions prévues par la loi quinquennale 1998-2002, qui devait donner un nouveau souffle à la recherche, ne sont toujours pas arrivées au stade de l’application, alors que la période couverte par ce plan est dépassée depuis plus de trois années. Le statut d’établissement public à caractère scientifique et technique (EPST), qui devait doter les centres de recherche d’une plus grande marge d’initiative et de l’autonomie de gestion financière et administrative, n’a pas été mis en œuvre ; les comités sectoriels de recherche créés auprès de chaque ministère, qui devaient assurer les liens entre recherche et industrie, n’ont jamais fonctionné ; les mesures prévues pour encourager la mobilité des chercheurs, le dépôt de brevet et la création d’entreprise n’ont pas été promulguées… À cela, s’ajoutent obsolescence des thèmes de recherche, définis plusieurs années plus tôt, reconduits sans être jamais réalisés, ainsi que l’absence de projets liés à des perspectives d’application et le cloisonnement des structures de recherche, qui ne communiquent ni entre elles, ni avec leur environnement…

L’inachèvement du dispositif a, en quelque sorte, annihilé la plupart des objectifs attendus de la loi de la recherche de 1998 et des efforts de financements consentis. Tel est en tout cas l’opinion des responsables de la recherche au niveau des universités et des centres de recherche, et celui qui émane de la direction du CDTA, qui coordonne, comme cela a déjà été noté, l’ensemble des activités nationales de recherche. Face à des faits, qui mettent en évidence avec entêtement, l’écart entre, d’un côté, les statistiques, les textes de lois et les discours, et de l’autre, la réalité observable, les responsables de la recherche ne peuvent que constater et reconnaître l’échec des projets de recherche liés aux TIC. « Le non-respect des dispositions de la loi de 1998 », « l’absence d’un organe national directeur », l’insuffisance du « taux de financement par rapport au produit intérieur brut », l’absence « d’évaluation des résultats de cette activité »… sont quelques-unes des causes avancées pour expliquer cet échec. De leur point de vue, la solution serait dans le parachèvement et le renforcement du dispositif institutionnel.

Le télé-enseignement est un autre exemple des difficultés que rencontre l’intégration des TIC. Dans ce domaine, les enjeux liés aux TIC sont énormes, et sont porteurs d’espoirs autant que de périls. La superficie de l’Algérie avec ses vastes zones steppiques et désertiques, l’insuffisance quantitative et qualitative de l’encadrement pédagogique [6] et de moyens matériels (en matière d’équipements et d’infrastructures) font de cet outil un instrument éducatif porteur d’espoirs, même si on peut rétorquer, à juste titre, que la médiation électronique ne peut se substituer à la médiation humaine dans l’acte pédagogique (Craipeau, 1995, Fraisse, 2000). Mais là encore, la démarche nationale est surtout faite de bonnes intentions, vite ramenées à l’épreuve des faits au rang de simples vœux pieux. En effet, on trouve parmi les grands projets d’intégration des TIC à l’enseignement supérieur, celui d’une université de la formation continue virtuelle, qui existe à l’état virtuel depuis 2002 (Ghouati, 2005) [7]. Depuis la nomination du recteur de l’UFC, cheville ouvrière de ce projet, au poste de ministre de la formation professionnelle, le projet végète.

Cependant, indépendamment de ce projet et sans coordination avec ses auteurs, certaines structures locales de recherche tentent depuis des années de concevoir un dispositif de télé-enseignement par vidéo-conférences. Un système a ainsi été conçu par une équipe du CDTA, et testé dès le 28 Octobre 1998. Depuis, il est resté lettre morte ou, comme le disait avec humour un chercheur, « virtualisé » [8], en attendant qu’il fasse l’objet d’une convention avec le MESRS. Notons que la CDTA a également conçu et expérimenté un dispositif de télé-consultation médicale qui n’a jamais été appliqué, l’administration de la santé publique n’ayant pu mettre en place l’infrastructure appropriée.
Ces exemples montrent par ailleurs l’avance prise par les acteurs de base sur les autorités centrales. Pour les chercheurs, le problème du télé-enseignement n’est pas scientifique et technique, mais organisationnel et politique. À chaque fois qu’ils sont confrontés aux problèmes de l’applicabilité, ils estiment avoir déjà « fait leur boulot », que cela n’est pas de leur ressort. Ils se détournent des objectifs de l’application pour se tourner vers les « présentations » et les « communications » devant les pairs. Faute de valorisation économique, ils se tournent vers la valorisation scientifiquement de leur travail. L’équipe de chercheurs du CDTA a fait de nombreuses communications sur les techniques du télé-enseignement et de la télé-médecine, tout en étant bien consciente que des essais d’application leurs auraient donné l’occasion de parfaire leurs résultats, d’identifier de nouveaux problèmes et de nouvelles pistes de travail. Mais, devant la difficulté, imaginaire ou réelle, de la tâche, les chercheurs ont renoncé jusqu’à tenter de convaincre leurs partenaires de poursuivre la dynamique de l’applicabilité. Pour eux, l’envergure des changements que ce projet implique, les positions et les intérêts qu’il est susceptible de mettre en cause leur paraissent assez dissuasifs pour s’en tenir à un « pour l’instant, ce serait perdre son temps que d’espérer du changement » quasi unanime.

Avec le développement des universités virtuelles de par le monde, l’enseignement, tout au moins certains de ses créneaux, risque de s’externaliser et de s’internationaliser, et de creuser encore plus l’inégalité d’accès à l’éducation. Ceux qui ont les moyens pourront probablement accéder à des formations organisées à l’étranger à partir de chez eux. L’internationalisation de l’enseignement portera un coup encore plus dur aux cultures locales et peut-être aux tentatives d’adapter l’éducation aux besoins particuliers des pays, de mettre en place des passerelles entre les universités et les entreprises. Mais là encore, si l’éducation devient une activité marchande, et ceci est dans la logique même qui anime l’actuel processus d’internationalisation de l’éducation, qui s’en souciera ? La privatisation de l’éducation peut faire tomber l’immense marché que constitue ce secteur dans l’escarcelle des grands groupes commerciaux, qui se sont préparés à une telle opportunité [9].

Nous avons montré dans une étude antérieure, menée au sein d’une équipe de l’IRD, comment l’activité de recherche en Afrique sub-saharienne a été démantelée et extériorisée de son contexte national par l’internationalisation et la mondialisation de la science [10]. À l’exemple des activités de recherche en Afrique sub-saharienne, les premiers pays qui seront victimes de l’internationalisation du télé-enseignement compteront d’abord parmi les plus fragiles, notamment ceux qui ne mobilisent pas les moyens non seulement financiers mais aussi humains, organisationnels et relationnels. Comme pour les activités de recherche consacrées aux TIC, le télé-enseignement reste un programme tout aussi « virtuel ». Les transformations qu’il implique, tant au plan social qu’organisationnel et relationnel, le renversement de rapports de pouvoir qui en résulte, les positions sociales liées à des compétences qu’il peut rendre obsolètes, rendent difficile son application. Tout le système socio-organisationnel en place dans les universités et ses réseaux de pouvoirs sont ici en jeu. Et, ils ne sont pas faits pour survivre ou s’adapter à une autre façon de travailler.

Voyons maintenant quelle est la présence des établissements scientifiques sur le Web et quels sont les effets de celui-ci sur ceux-là. De manière générale, le nombre de sites Web est passé en Algérie d’environ 700 à la fin de 2002 (selon le CERIST) à 1113 en juillet 2004, d’après le site-portail algeria-guide.com, soit 0,04 sites pour 1000 habitants. Comparez à d’autres pays, il est plus qu’insignifiant. Selon le journal économique L’Expansion, se référant au tableau de bord de la science, de la technologie et de l’industrie de 2003, publié par l’OCDE, l’Allemagne est le pays le plus présent sur le Web avec de 85 sites pour 1000 habitants, suivi de la Norvège, avec 66 sites. La France vient au vingtième rang, avec 10 sites pour 1000 habitants [11].

On observe cependant que la totalité des institutions d’enseignement supérieur et de recherche scientifique disposent de sites Web. Il en existe 111 au total (tableau 3), soit 31 sites d’universités et centres universitaires, 10 sites d’écoles supérieures, 28 sites d’instituts et 13 sites de centres de recherche. On dénombre également 17 sites dédiés à la recherche scientifique et 2 autres à des associations scientifiques [12]. Cette présence dans le Web a permis aux universités et aux enseignants d’atteindre une plus grande visibilité nationale et une plus grande présence sur la scène scientifique internationale.

Tableau 3 : nombre de sites Web par secteur en juillet 2004
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Sources : site www.algerie-guide.com, consulté le 28 juillet 2004.

À travers un échantillon des 4 plus grandes universités, nous nous sommes penchés sur le contenu de ces sites. Que contiennent-ils ? Quel type d’informations véhiculent-ils ? À qui s’adressent-t-ils ? Quels usages en est-il fait ? On sait que les TIC suscitent partout des débats fondamentaux sur l’éducation. L’importance des enjeux qu’elles soulèvent apparaissent, par exemple, à travers les débats qui font rage autour d’une possible substitution des technologies à la médiation humaine dans l’acte éducatif. (Tremblay, 1990 ; Schneider, 2002).

Un examen de ces sites révèle un contenu qui se limite presque toujours à une présentation sommaire de l’université. Les informations y sont pauvres, rarement actualisées et présentant peu d’intérêt pour les utilisateurs et le public de manière générale. On remarque aussi, et ceci est le résultat d’une évolution récente, qu’en dehors des organigrammes, l’information s’adresse davantage à la fonction recherche qu’à la fonction pédagogique. Cette tendance est probablement due aux difficultés qu’éprouvent les universités de faire accéder tous leurs étudiants, en un temps suffisant, aux réseaux Internet. De ce fait, le Web ne joue aucun rôle pédagogique ou informationnel en direction des étudiants. À l’exception des organigrammes pédagogiques, l’information disponible porte généralement sur les thèmes de recherche en cours dans l’établissement ou sur les programmes de séminaires passés ou à venir. Les compte-rendus, quand ils existent, ne rendent pas compte du contenu des communications, et font essentiellement état des auteurs et des titres de leurs interventions.

Au moment où cet article est rédigé, les données les plus élémentaires font souvent défaut dans ces sites, comme par exemple un annuaire du personnel scientifique, avec ses spécialités, un compte-rendu des activités scientifiques et pédagogiques [13]… Les offres de services ou de produits y sont absents et, lorsqu’elles existent, ce qui est fort rare (en dehors des quatre universités, nous avons rencontré des offres d’abonnement pour des revues dans deux centres de recherche), leur acquisition s’effectue par des moyens traditionnels. Le commerce électronique dans le sens de la vente est encore inexistant en Algérie, ce qui conduit à s’interroger sur les chances de succès de l’informatisation d’un secteur, lorsque les autres secteurs d’activité économique, financière, sociale… ne suivent pas. Les TIC, comme l’a démontré Castells (2001), constituent un tout avec le système social, ou encore, selon la formule célèbre de Mauss (1968), « un fait social total ». Qu’un chaînon vienne à manquer et la machine entière est grippée !

Le contenu des sites est aussi victime d’une pratique contre-nature, particulièrement enracinée dans les milieux professionnels liés aux fonctions publiques, celle de la rétention de l’information. Ce phénomène se manifeste à travers la centralisation des sites, en ce sens où chaque établissement dispose généralement d’un seul site, sans liens avec des sites secondaires de laboratoires, d’unités de recherche ou de départements pédagogiques. Le contrôle de l’information finit par l’étouffer. Si la communication est « l’horizon de toute société démocratique » (Wolton, 2001 : 310), elle doit faire ici avec les caprices d’une bureaucratie tatillonne, qui n’en fait qu’à sa tête, sachant qu’elle n’a de compte à rendre qu’à une hiérarchie qui ne risque pas de lui reprocher ces pratiques.

Les services que ces sites mettent à la disposition des utilisateurs n’offrent guère de possibilité d’interaction. Ils se destinent à des utilisateurs passifs, qui interagissent peu ou pas avec l’administration et avec leurs collègues. Seuls les fonctions primaires du réseau, transmettre une information, du reste sélective, sont utilisées. Or, Internet est une technologie comme une autre : elle peut être limitée à la consommation d’informations, comme elle peut être appropriée et rentabilisée. Dans ce dernier cas, il est nécessaire d’en maîtriser les usages, de lui donner un contenu original et renouvelé, qui puisse intéresser des clients, et en faire un produit rentable. L’accès à Internet, et aux TIC de manière générale, constitue une condition certes nécessaire mais non suffisante à leur appropriation. S’il n’est accompagné d’une dynamique sociale appropriée, l’accès aux TIC restera au mieux un outil dont l’intérêt se limite à la consommation d’informations produites ailleurs. C’est pour cela qu’avec les TIC, paradoxalement, le plus difficile pour les pays en développement, c’est l’accès à l’information locale.

Le Web, et les TIC de manière générale, n’interviennent presque pas encore dans les activités pédagogiques, qui apparaissent comme le parent pauvre en matière d’équipements. Il n’existe pas encore des sites ou de pages web explicitement dédiés aux cours, comme on peut le constater un peu partout dans le monde. Ceci se comprend dans la mesure où les universités n’offrent toujours pas à leurs étudiants un accès libre, gratuit et en temps suffisant de connexion pour leur permettre d’en bénéficier. De même, qu’on constate peu d’échanges d’informations pédagogiques par courrier électronique entre les étudiants et les professeurs. Des amphis accueillant entre 500 et 1000 étudiants ne disposent même pas d’un rétroprojecteur de transparents. Ces équipements, limités aux rétroprojecteurs de transparents et d’acétates powerpoint, sont réservés aux séminaires et colloques organisés dans le cadre des activités de recherche. Si la primauté des activités de recherche sur ceux d’enseignement peut s’expliquer, en ce qui concerne le contenu des sites web, par la difficulté de connecter l’ensemble des étudiants à Internet, elle ne l’est pas en ce qui concerne les équipements qui ne nécessitent pas l’accès à ce réseau. Ce manque est généralement justifié par la lourdeur des investissements liés à l’équipement des salles en ordinateurs et en rétroprojecteurs, aux conditions de sécurité dans les locaux…

Même si les TIC ont amélioré, comme nous le verrons dans la deuxième partie, les conditions de travail des chercheurs, ce qu’on vient de voir conduit au constat qu’Internet satisfait surtout aux besoins individuels des enseignants et, dans une certaine mesure, des étudiants : échanges nationaux et internationaux, accès pour certains à l’information scientifique, avec toutes les limites liées aux usages généraux de ce média et aux conditions particulières de son utilisation en Algérie. De ce fait, les TIC n’ont fait qu’accentuer l’individualisme et de solitude sociale. Vecteur supposé de communication, elles se sont avérées ici un facteur d’isolement et de cloisonnement. Le souci qui semble prévaloir est davantage d’afficher les universités sur le Web que d’inscrire celui-ci, avec ses ressources et ses potentialités informationnelles, organisationnelles et relationnelles, dans les activités universitaires. On ne voit nulle part dans la démarche d’intégration des TIC, cette fonction de communication « qui permet, selon Dominique Wolton, aux individus et aux collectivités de se représenter, d’entrer en relation les uns avec les autres, et d’agir sur le monde » (Wolton, 2001 : 310).

Intégration individuelle et désintégration collective ?

Cette partie propose d’évaluer le niveau d’intégration des TIC à trois niveau : celui de l’équipement des enseignants en TIC et de l’accès à Internet et à ses réseaux connexes (Intranet, extranet, logiciel type groupware…). Elle distingue aussi entre l’accès sur le lieu de travail et à domicile. Le lecteur intéressé par des données plus générales, portant sur l’ensemble de la population algérienne, est invité à se référer à l’article intitulé « Intégration des TIC en Algérie : aménagement institutionnel et refondation des liens sociaux. » (Khelfaoui, 2005)
Précisons d’abord que les données qui suivent sont extraites de l’enquête « Pratiques et politiques d’innovation » [14]. Il s’agit d’une enquête qualitative qui a touché un échantillon de 74 enseignants-chercheurs et chercheurs à plein temps, titulaires de diplômes de deuxième et troisième cycle (magistère et doctorat). Le questionnaire ne ciblait pas particulièrement les TIC, mais comportait un chapitre de 10 questions fermées et semi ouvertes portant sur les modalités d’accès et d’intégration de ces technologies et sur l’usage qui en est fait. C’est cette partie de l’enquête qui est principalement mise ici à contribution. La nature qualitative de l’enquête explique la réduction de l’échantillon, mais nous pensons qu’il est représentatif du degré l’accès et d’utilisation des TIC par les chercheurs dans les disciplines scientifiques et technologiques.

Tableau 4 : Caractéristiques de l’échantillon
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Le tableau 5 ci-dessous montre que les universitaires et les chercheurs algériens sont étonnamment bien équipés en matériel informatique. Ils disposent presque tous d’ordinateurs dotés des derniers logiciels, sur le lieu du travail et à domicile, et ont désormais accès à Internet même si c’est dans la plupart des cas dans des conditions difficiles d’utilisation. Dans l’ensemble, les équipements de base (ordinateurs et imprimantes) sont disponibles pour tous ou presque. L’accès au réseau Internet est également largement répandu. Même s’il n’a fait véritablement son entrée dans les universités qu’à partir de 1999, les choses sont allées de plus en plus vite. Depuis, les universités et les centres de recherche se sont connectés les uns après les autres, ont ouvert des adresses électroniques stables et plus fonctionnelles.

Tableau 5 : Accès des scientifiques algériens aux TICs sur le lieu du travail
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On remarque que l’échantillon interrogé est mieux doté dans les technologies individuelles, que les scientifiques peuvent acquérir par leurs propres moyens ou par ceux de l’employeur (ordinateurs, logiciels… bref, tout ce que l’on peut soit-même acquérir sur le marché). Dans ce domaine, on peut dire qu’en moyenne, ils sont aussi bien équipés, sinon mieux, que leurs collègues des pays développés. Nous affirmons cela en comparaison avec ce que nous avons pu observer au Canada, un pays pourtant très fortement informatisé. Par exemple, la réaction face à l’évolution des technologies est bien plus rapide ici. Dès qu’un nouveau logiciel apparaît, il est assez vite intégré par les utilisateurs ; cette rapidité d’accès peut certes s’expliquer dans beaucoup de cas par des reproductions illicites, mais elle est aussi due à l’absence de calcul de rendement et d’amortissement des logiciels et équipements existants. Nous avons pu ainsi remarquer que nombre de centres de recherche canadiens performants utilisent encore le système windows 98, alors même qu’il a quasiment disparu en Algérie au profit de versions plus récentes. Nous avons aussi observé que les récentes mémoires USB à grandes capacités de stockage sont apparus chez les chercheurs algériens bien avant qu’ils ne soient utilisés au Canada.

Tableau 6 : Accès aux TIC à domicile
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Le tableau 6 donne une idée du niveau d’accès à certaines TIC à domicile par les chercheurs considérés. On y observe que 67,5% d’entre eux disposent d’un ordinateur à domicile, ce qui représente une proportion relativement faible, sachant que cet équipement fait désormais partie des meubles ordinaires dans les foyers des cadres et des commerçants. Si on se réfère à la disponibilité des ordinateurs au niveau des couches moyennes, il est possible de qualifier ce niveau d’accès de faible. Ne disposant pas de données statistiques pour l’affirmer catégoriquement [15], ce jugement se fonde seulement sur une connaissance empirique de la réalité des couches moyennes algériennes, composées de plus en plus de commerçants et de spéculateurs de toutes sortes, et de moins en moins de fonctionnaires et de cadres des secteurs public ou privé. Il est aussi vrai que l’acquisition de ces équipements représente un investissement important par rapport au revenu des scientifiques, qu’ils soient chercheurs permanents ou universitaires. À cela, il faut ajouter que 77,7% des détenteurs d’ordinateurs portables (14 sur 18) déclarent accéder aussi à un ordinateur de bureau, ce qui signifie que l’un et l’autre des deux équipements se retrouvent chez les mêmes individus, ce qui fait que le nombre total d’individus accédant à un ordinateur à domicile, quelle que soit la catégorie, n’est que de 50 sur 74.

Certes, dans l’ensemble, en considérant à la fois le lieu de travail et celui du domicile, le niveau d’accès des chercheurs aux TIC est élevé. Mais ces technologies restent confinées à celles qui relèvent du pouvoir d’achat des scientifiques eux-mêmes ou de leurs employeurs, et dont l’usage est strictement individuel. On observe par contre, que les chercheurs algériens sont assez dépourvus en technologies liées à des infrastructures publiques, comme Internet, ou nécessitant une action collective, comme les réseaux Intranet et Extranet. L’accès au réseau Internet, même s’il a fait des progrès notoires ces trois dernières années, reste limité et inégal, et surtout peu basé sur la technologie dite « haute vitesse. » D’ailleurs, c’est quasiment sous la pression des acteurs socioprofessionnels, des médias et des jeunes, qui font preuve d’un grand engouement à l’égard des TIC, que les pouvoirs publics se sont résignés à développer l’accès à Internet en autorisant la multiplication des providers (Khelfaoui, 2005). Ce constat force à conclure que c’est la pusillanimité des pouvoirs publics qui représente le plus important frein à l’intégration des TIC en Algérie.

Il s’agit maintenant de s’interroger sur l’usage que les scientifiques interrogés font de ces équipements. Si on s’en tient aux données du tableau 7, les éléments de notre échantillon exploitent assez convenablement les ressources dont ils disposent. Mais cette exploitation est bien plus individuelle que collective comme le montre la faiblesse des échanges de fichiers. Les TIC ont certes contribué à donner plus d’autonomie aux professionnels, enseignants et chercheurs notamment, par rapport à l’administration, dont ils dépendaient dans le passé pour leurs échanges scientifiques. Télécopies, téléphone et courrier postal, dont l’accès était tributaire du bon vouloir de l’administration, sont désormais largement relayés par la messagerie électronique.

Tableau 7 : Usages faits de l’Internet
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Réseaux techniques et réseaux sociaux

Ce tableau montre que les principaux usages du réseau Internet consistent dans ses fonctions de messagerie, de recherche d’informations, de consultation de base de données bibliographiques et de téléchargement de fichiers ou de logiciels. Ces fonctions sont utilisées, quelques fois ou souvent, par des proportions qui vont de 81,1% à 100%. Plus rarement pratiqués sont les échanges de fichiers. Encore une fois, on observe que ce sont les usages individuels plutôt que collectifs qui priment.

Ce qu’on vient de voir montre que les modalités d’intégration des TIC se fondent sur la neutralisation de leur dimension communicationnelle. Malgré l’engouement qu’elles ont suscité chez la plupart des catégories professionnelles, et l’importance des investissements qui leur ont été consacrés, les TIC ont apporté peu de transformations, en qualité ou en intensité, dans les relations professionnelles et dans le fonctionnement du système scientifique. Les échanges et le partage de l’information professionnelle ne sont toujours pas de mise. Dans les universités, on constate certes un allègement important dans certains domaines de l’administration courante, auparavant assez lourds ou bureaucratisés, comme la gestion des résultats scolaires, des dossiers des étudiants et du personnel de soutien… Bien que l’apport des ordinateurs reste encore largement limité au traitement du texte [16], les fichiers du personnel sont, dans beaucoup de cas, informatisés, et leur gestion bien plus légère, bien que pas nécessairement plus économique, que par le passé.

Au plan scientifique et pédagogique, les programmes de traitement informatique des données ont commencé à être utilisés dès la fin des années 1980. Les bibliothèques universitaires procèdent progressivement à l’informatisation des fichiers et recourent de plus en plus à des documents électroniques comme les CDROM, même si la recherche documentaire, la réservation et les prêts se font toujours manuellement et que les bases de données, mettant à la disposition des chercheurs des titres actualisés sur un thème ou une discipline quelconque, ne sont toujours pas disponibles. On peut aussi observer que les TIC ont conduit à une diversification du personnel intervenant directement ou indirectement dans l’enseignement. En sus des enseignants, il y a les spécialistes de l’informatique et des réseaux, les webmasters… Il y a une plus grande diversification des tâches et des employés, et donc plus de travail de coordination et d’organisation que lorsque l’activité d’enseignement était, dans tous ses aspects, en classe et hors classe, du seul ressort de l’enseignant, lequel effectuait sa tâche en toute autonomie (Khelfaoui, 2000).

Au-delà de cet apport, le maintien des règles traditionnelles de gestion des relations sociales et des rapports de pouvoir prive les organisations scientifiques de l’apport essentiel des TIC, la mise en réseau du personnel. Si les sites Internet se généralisent dans les universités et les centres de recherche, peu d’entre eux disposent de réseaux informatiques locaux ou recourent aux sites Intranet [17], aux plates-formes du type « groupware » ou « collecticiel » [18], qui sont des outils permettant de passer de la maîtrise individuelle à la maîtrise collective et sociale. « Dans un très grand nombre d’établissements, témoigne un professeur de l’Université Scientifique et Technique d’Alger, les technologies de l’information et de la communication se limitent à un accès à internet. » En juillet 2004, aucune structure ne dispose d’un réseau Intranet ou Extranet opérationnel [19].

Ces réseaux, reconnus dans les discours comme « la première marche et le premier défi de l’intégration TIC », supposent que soient levés les obstacles sociaux et organisationnels à la diffusion de l’information à l’intérieur et à l’extérieur des organisations. Intranet et Extranet sont, par exemple, inconciliables avec le phénomène, bien ancré dans les mœurs organisationnelles algériennes, de la rétention de l’information. Même des outils plus simples comme les listes de diffusion, l’affichage électronique et les groupes de news, par ailleurs tout à fait banalisés, ne trouvent toujours pas de place dans le fonctionnement des organisations scientifiques. Communément utilisés par les jeunes pour dialoguer ou échanger simplement des blagues [20], ces outils n’ont pu pénétrer les établissements scientifiques, traduisant un manque d’intérêt des organisations pour la mise en connexion de leurs membres, aussi bien entre eux qu’avec leur environnement.

Cette fonction première des TIC, de permettre à une communauté de chercheurs de s’organiser autour d’une thématique scientifique, ces fameux collaboratoires, se trouve contrariée par des modes de gestion qui tablent sur l’individu solitaire, plus facilement maîtrisable, que sur des groupes organisés. Le discours des acteurs laisse d’ailleurs entrevoir une grande lassitude face à ces obstacles, ressentis souvent comme insurmontables et inhérents à la nature même de la société algérienne. Évoquant la « difficulté de mettre en œuvre un « projet groupware », un professeur s’est ainsi remis avec fatalité à « la réalité de notre société », décrite comme une société « fortement hiérarchisée » et « résistante au changement » [21].

L’introduction des TIC a certes conduit à de nouvelles configurations organisationnelles, relationnelles et à de nouveaux comportements managériaux. Mais ces nouvelles configurations apparaissent surtout aux niveaux inférieurs et intermédiaires de la hiérarchie, c’est-à-dire à des niveaux hiérarchiques et professionnels (gestion administrative du personnel, gestion des résultats scolaires…) dont l’allègement, voire le dynamisme, conforte l’ordre prévalant, davantage qu’il ne le gène. Comme durant la phase d’informatisation des années 1980, celle de la généralisation de l’ordinateur avec ses différents logiciels, l’intégration des TIC opère à des niveaux bien déterminés, ceux qui ne remettent pas en cause les principaux enjeux autour desquels s’est structuré le fonctionnement réel des organisations. Ce fonctionnement obéit dans les faits à des règles informelles, qui opèrent à l’ombre d’un organigramme formel en tout point semblable à celui que l’on observe dans les universités occidentales, notamment française. Ce fonctionnement se fonde sur des stratégies individuelles (qu’il alimente à son tour) exacerbées qui se réalisent au détriment des objectifs collectifs et annihilent ce faisant toute synergie de groupe, celle-ci étant le produit d’une communication partagée et négociée, non imposée. Dès lors, les TIC se trouvent insérées dans un système qui en est en quelque sorte le négatif, étant fondé sur la rétention de l’information et sur le cloisonnement des individus et des groupes sociaux, plus que sur leur mise en réseaux.

On constate, que malgré les efforts incessants de structuration, d’institutionnalisation et de financement, les TIC ont peu transformé le modèle socio-organisationnel qui s’est progressivement emparé des administrations algériennes, et singulièrement des institutions scientifiques. Jean-Jacques Salomon note fort judicieusement, au sujet de la situation en France, qu’« on peut faire une mauvaise politique quand les ressources abondent, mais qu’on ne peut faire de bonne politique quand elles font défaut » (Salomon, 2004 : 11). L’Algérie a réussit de tour de force de passer, avec les nombreuses ressources mises à la disposition de la recherche depuis la loi quinquennale de la recherche de 1998-2002 (Khelfaoui, 2004) et la plan triennal 2003-2005, de la seconde à la première situation, « faire une mauvaise politique quand les ressources abondent ». Comme on l’a vu, le secteur de l’enseignement supérieur et de la recherche scientifique est au cœur de la politique nationale d’intégration des TIC, et à ce titre, il a bénéficié des principaux projets publics portant sur ces technologies. Les enseignants ont accès à la plupart des TIC, toutes les universités et les centres de recherche disposent de site Web. Un projet dit « Réseau de Recherche Académique », infrastructure technologique devant répondre aux besoins des activités de recherche scientifique, un projet d’« université virtuelle », visant à doter la plupart des établissements d’enseignement supérieur en système de visioconférence, un projet de « bibliothèque virtuelle »… constituent quelques exemples de l’intérêt accordé aux TIC, même si ces projets sont encore, comme le disait avec humour un professeur, « virtuels dans les deux sens du terme ».

Bien que les problèmes institutionnels et structurels soient importants, ils sont secondaires à côté du handicap que représentent les rapports de pouvoirs, le climat social et les relations socioprofessionnelles qu’ils génèrent. C’est ce qui fait que le relèvement substantiel du budget de la recherche et l’intégration massive des TIC n’ont guère produit de résultat palpable en terme de résultats scientifiques, et cela de l’aveu même des dirigeants du secteur de la recherche. Pourtant, en Algérie plus qu’ailleurs, on doit se méfier de tout déterminisme technologique, de toute politique limitant l’intégration des TIC à une question d’accès aux équipements. L’expérience d’industrialisation des années 1970 a montré les limites d’une telle démarche. La première leçon aurait été de retenir que l’accès aux technologies n’en assure pas en lui-même une appropriation et une maîtrise sociale. Pour paraphraser Castells, derrière la puissance instrumentale de cette technologie, il y a, et c’est ce qui compte le plus, les formes sociales de son utilisation. Pour l’heure, tout indique que l’Algérie va encore rater les immenses opportunités de développement qu’offrent l’économie du savoir et de l’information. Pourtant, celle-ci ne nécessite ni capitaux importants, ni matières premières à bon marché. « Fabriquer des logiciels ne demande qu’un ordinateur, une connexion Internet et de bons programmateurs. Rien n’empêche l’Afrique de devenir un acteur de la société de l’information » affirmait à juste titre un chercheur burkinabé [22]. L’Algérie, comme tous les autres pays, a seulement besoin de conditions (économiquement quasi gratuites) favorables à la créativité, cette créativité qu’aucune société ne possède en soi plus qu’une autre. Les pouvoirs politiques, accrochés à des intérêts sordides, utilisant à son profit exclusif le produit de la rente pétrolière, a réussit à gangrener la société de l’intérieur, à l’émietter et à dresser ses composantes les unes contre les autres. La majorité des algériens n’ont même plus la volonté de regarder les autres pays prospérer. La main d’œuvre algérienne a certes longtemps bénéficié de la stabilité de l’emploi. Cette stabilité est maintenant de plus en plus remise en cause, mais cette remise en cause a les mêmes motifs que ceux qui ont présidé à sa stabilité passée ; elle s’effectue non pas au bénéfice de la performance économique, de la compétitivité et de l’efficacité, mais de considérations politiques, liés à la perpétuation du système, maintenant solidement appuyé par les organisations de la globalisation.

Références bibliographiques

– Pierre Ansart, 2002, « Les utopies de la communication ». Dans Cahiers Internationaux de Sociologie, Vol. CXII, pp. 17-43.

– Manuel Castells, 2001, « La galaxie Internet », Paris : Fayard.

– Ahmed Ghouati (2004), « TICE et formation à distance en Algérie : quel encadrement et quelle pédagogie ? », article à paraître dans les Cahiers du CREAD (Alger).

– Hocine Khelfaoui, 1999, « Nouveaux modes d’acquisition des savoirs. Où en est l’entreprise algérienne ? » dans « Nouveaux modes d’acquisition des savoirs et travail humain », Yassine Essid Éditeur, Sfax : CETERIM, pp. 81-94.

– Hocine Khelfaoui, 2004, « Scientific research in Algeria : institutionalization vs professionalization », Science, Technology and Society, Delhi : Sage, 9/1 – 2004, pp. 75-101.

– Hocine Khelfaoui, 2003, « Le champ universitaire entre pouvoirs politiques et champ économique », Actes de la recherche en sciences sociales, 148, juin 2003, pp. 34-46.

– Hocine Khelfaoui, 2005, « Intégration des TIC en Algérie : aménagements institutionnels et refondation des liens sociaux », article à paraître…

– Hocine Khelfaoui, Yassine Ferfera, Houria Ouchalal, Khelloudja Arabi, 2004, « Pratiques et politiques d’innovation » série de rapports de recherche, CREAD/Aire-développement, Alger.

– Marcel Mauss, 2002, « Sociologie et anthropologie », PUF, Quadrige, Paris, 544 p, 10è édition.

– Denis de Rougemont, 1989, « information n’est pas savoir », dans Alain Gras et Sophie Poirot-Delpech, « L’imaginaire des techniques de pointe », Paris : L’Harmattan.

– Jean-Jacques Salomon, 2004, « Misère de la recherche », Futuribles, no 298, pp. 5-29.

– Bertrand Schneider, 2002, « La civilisation Internet. Entreprise, Éducation, Gouvernance ». Paris : Economica.

– Gaëtan Tremblay, 1990, « Les industries de la culture et de la communication au Québec et au Canada », Presses de l’Université du Québec, Québec, 429 pages.

– Dominique Wolton, 2001. « La communication, un enjeu scientifique et politique majeur du XXIè siècle. » Dans L’Année sociologique, Vol. 51, no 2, pp 309-326.

– World Bank, 2003, « E-government at the crossroads », Department of Economic and Social Affairs,World Public Sector Report 2003, New York.

– Actes du symposium sur les technologies de l’information et de la communication, SITIC’03, Alger, 29-30 septembre 2003.

– Actes du symposium « Les TIC et la société de l’information », Alger, 9, 10 et 11 décembre 2002.

Cet article est réalisé grâce au soutien de Aire-développement.

[1] Appelé « Réseau de Recherche Académique », ce projet devait mettre en réseau l’ensemble des institutions scientifiques et techniques et les connecter à l’international via une liaison par États-unis et le Canada. D’après la Direction Réseaux et Systèmes d’Information et de Communication, MESRS.

[2] L’approche d’intégration de ces technologies, choisie par ce ministère, consistait en la mise en place de quatre « commissions » : « Intranet/extranet », « télé-enseignement », « télé-médecine » et « production de logiciels. » Cette démarche, qui n’a toujours pas produit de résultats, ne fait pas l’unanimité. En Algérie, la notion de « commission », qui désigne un groupe d’experts chargés de faire des propositions techniques, est systématiquement associée à des pratiques bureaucratiques consistant à « noyer » les problèmes que l’on ne peut ignorer.

[3] La direction du CDTA coordonne la mise en œuvre de la politique scientifique nationale.

[4] Selon la Direction des réseaux et systèmes d’information et de communication du MESRS, il existe près de 600 laboratoires de recherche universitaire agréés en Algérie. 10%, se consacrent donc aux TIC.

[5] La source n’indique pas l’origine de ces fonds propres, mais on peut supposer qu’ils proviennent des contrats passés avec des administrations et des entreprises.

[6] En 2003-2204, les taux d’encadrement étaient de 28,5 étudiants pour un enseignant et 191 étudiants pour un enseignant de rang magistral.

[7] Ce projet d’université de la formation continue virtuelle (UFCV) « devrait théoriquement se déployer sous la forme d’un réseau de 38 centres décentralisés dont 35 en Algérie et 03 en France (Marseille, Paris et Lille) en vue de prendre en charge également les besoins en formation supérieure de jeunes issus de l’immigration. Ces structures seraient encadrées par près de 3000 experts, administrateurs et enseignants et plus de 5000 tuteurs. La quasi totalité de l’encadrement reste à former, ce qui explique que la mise en place du projet soit échelonnée sur une période de 4 années (2002-2006) et son coût global estimé à 7 318 784 $ US ». Ahmed Ghouati, 2004, « TICE et formation à distance en Algérie : quel encadrement et quelle pédagogie ? », article à paraître dans les Cahiers du CREAD, Alger.

[8] « Les Occidentaux ont virtualisé les technologies, nous, on a fait mieux : on a virtualisé leurs impacts » commentait un des animateurs du projet.

[9] Une multinationale de e-learning, projette de créer un système intégré d’éducation a distance qui ferait, par écrans interposés, le tour du « village global ». Dans une intervention intitulée « Bienvenue dans le XXI e siècle, celui d’une nouvelle ère en éducation ! », un de ses animateurs convoitait ainsi le système éducatif italien : « Il y a dix ans encore, l’ordinateur était le seul réseau stable. Aujourd’hui, les jeunes utilisateurs des potentialités offertes par Sun doivent juste disposer d’un clavier et d’un écran pour communiquer avec le monde entier. Ils n’ont besoin de rien d’autre et surtout pas d’ordinateurs coûteux et lourds à gérer. C’est le réseau qui est l’ordinateur de demain ! ». source : http://fr.sun.com/produits-solutions/edu/news, consulté le 15 février 2003.

[10] Voir les résultats de l’enquête « La science en Afrique à l’aube du 21ème siècle », en particulier les rapports que nous avons réalisés, en collaboration avec Roland Waast et Jacques Gaillard, sur le Cameroun, la Côte d’Ivoire et le Burkina Faso ». IRD, Paris, 2001.

[11] L’Expansion, 23 novembre 2004.

[12] Sources : www.algerie-guide.com, consulté le 28 juillet 2004.

[13] Le site www.santemaghreb.com, réalisé par « NG COM Santé Tropicale », une entité basée en France, peut être cité comme contre-exemple. Dédié à la médecine maghrébine, fort bien renseigné et régulièrement actualisé grâce à ses correspondants dans les trois pays, ce site met à la disposition des chercheurs une banque de données access avec, en juillet 2004, 2344 articles publiés dans des revues à comités de lecture, ainsi que des comptes-rendus de colloques et des rubriques d’actualité médicale et scientifique.

[14] Enquête « Pratiques et politiques d’innovation », sous la direction de Hocine Khelfaoui, CREAD, Alger, 2004.

[15] Le chercheur algérien est confronté à l’extrême pauvreté des données statistiques, handicap pour les uns, redoutable instrument de pouvoir pour d’autres.

[16] Si l’ordinateur a modifié superficiellement les fonctions de secrétariat, il est resté sans effet sur la division et la répartition du travail, qui n’ont pratiquement pas évolué. Ainsi, l’informatisation n’a que peu affecté le travail des secrétaires qui sont seulement passées de la machine à écrire à l’ordinateur. (Khelfaoui, 1999.

[17] Intranet : réseau de communication destiné à un usage interne et permettant aux membres d’un même organisme de partager l’information.

[18] Collecticiels ou synergiciels (en anglais, Groupwares) : Sorte d’Intranet dans l’Intranet, le collecticiel peut assurer le suivi administratif et scientifique de groupes d’étudiants et d’équipe de chercheurs. Il favorise la transmission, le partage de l’information et la capitalisation des savoirs. L’intégration du collecticiel dans l’intranet favorise les comportements collaboratifs et l’accès immédiat à l’information utile. Les étudiants et les enseignants se connectent au réseau (en local ou à distance) pour échanger des informations, consulter les évaluations, les fiches-outils, les cours en ligne, etc. Un collecticiel permet un travail collaboratif à distance entre des groupes de personnes éloignées autour d’un projet commun. C’est à la fois un instrument de dialogue, d’apprentissage, de mise en commun et une mémoire collective totalement souple en structure et en taille, toujours susceptible d’être remaniée. D’après : Dictionnaire des arts médiatiques, 1996, Groupe de recherche en arts médiatiques, UQAM, Montréal.

[19] Les effets d’annonce se multiplient dans la presse autour de projets de mise en place de plate-formes Intranet ou groupewares. L’Université de Constantine a annoncé la mise en place d’un réseau Intranet en octobre 2004, mais à la date indiquée, son site n’affiche encore aucun lien de cette nature. L’institut des télécommunications d’Oran, établissement ayant formé la quasi-totalité des ingénieurs algériens en télécommunications, et dépendant du MPTIC, échafaude aussi un projet de même nature.

[20] Durant la dernière campagne pour les élections législatives, la presse a fait état de jeunes qui proposent à des candidats de diffuser électroniquement leur message en utilisant des listes diffusions qu’ils constituent eux-mêmes. La campagne pour les élections présidentielles de 2003 a connu également une version électronique par sites web interposés. En Algérie, le « secteur » des activités politiques est certainement le plus compétitif, bien plus que le secteur scientifique en tout cas.

[21] K. Ali Mazighi, 2002, « Les TIC et l’enseignement supérieur »,communication présentée au Symposium international sur les TIC et la société de l’information, Alger, 9,10 et 11/12/2002, p. 6.

[22] Pierre Ouedraogo, chercheur burkinabé interviewé par le journal montréalais Le devoir, 27/28 novembre 2004.