Les jeudis ne se ressemblent pas pour le recteur de la Grande Mosquée de Paris, Dalil Boubakeur. Jeudi 2 juin, il menait grand train à Lille avec 2300 personnes venues représenter des mosquées de France et d’Europe. La dignité des Algériens, en particulier dans sa dimension musulmane, était à l’ordre du jour devant le secrétaire d’Etat algérien à l’émigration.

Une semaine plus tard, jeudi dernier, changement de décor avec son témoignage au tribunal en faveur de l’ancien ministre de l’Intérieur, Brice Hortefeux, poursuivi devant la cour d’appel de Paris pour injure raciale. Lorsque les dépêches des agences de presse sont tombées, la surprise fut énorme, autant que le trouble et l’incompréhension. En effet, Dalil Boubakeur a rendu un vibrant hommage à l’ancien ministre, qualifiant son attitude de «bienveillante, ouverte, favorable, préoccupée» vis-à-vis de la place de l’Islam en France. Le contraire de ce que l’actualité de ces derniers mois démontre : débat sur l’identité nationale, chasse au faciès par les policiers, débat outrageant sur l’Islam. Les faits qui ont mené M. Hortefeux devant le tribunal sont connus.

Comme son histoire d’Auvergnat qui a fait le tour du monde. Le jeune militant UMP Amine avait d’abord cautionné M. Hortefeux qui avait dit, au sujet des Arabes : «Quand il y en un ça va, c’est quand il y en plusieurs.» Depuis, les policiers dans leurs messages radio parlent en langage codé de type «auvergnat» pour dire «arabe»… Bref, le 4 juin 2010, en première instance, le ministre alors en exercice avait été condamné à une amende de 750 euros pour ses paroles jugées «outrageantes» envers les personnes d’origine arabe prononcés lors de l’université d’été de l’UMP, en septembre 2009. Cette condamnation a «quelque chose d’injuste» qui «fait oublier les actions» de l’ancien ministre en faveur des musulmans, a estimé sans hésiter M. Boubakeur jeudi dernier.

Dans les mosquées, c’était plutôt la stupéfaction, mais pas la surprise. «Dalil Boubakeur est comme ça, il sera toujours comme ça, il est lui, c’est lui»,  nous dit un responsable sous le sceau de l’anonymat, signe que, malgré tout, cette affaire dérange. Souci de plaire du dignitaire, contrainte, évolution en fonction de l’air du temps, toutes les critiques y passent.

Abderahame Dahmane, ancien conseiller du président Sarkozy jusqu’à ce qu’il soit démis de ses fonctions en avril 2011, est quant à lui plus libre de ses propos et cherche plutôt à comprendre ce qui se cache derrière le recteur montré du doigt : «Est-ce qu’il a eu tort ou non, moi, je connais Brice Hortefeux, je connais Dalil Boubakeur et la diplomatie algérienne qui n’a qu’un seul objectif : minorer sa communauté à l’étranger». Pourtant, nous a-t-il expliqué, le pouvoir du président Sarkozy mène «une idéologie islamophobe, raciste contre l’immigration». Avec un peu d’irritation dans la voix, il questionne : «Avez-vous entendu une seule réaction d’un dirigeant algérien ? Dalil Boubakeur, si on veut tirer sur lui, il faut tirer sur l’original, pas sur la copie. Moi, je connais le bonhomme, je crois qu’il n’a jamais fait seul les choses, jamais pris de décisions seul. Il y a des gens qui tirent les ficelles, non pas au nom de l’intérêt général mais leur propre intérêt individuel».

Pensant que Dalil Boubakeur est «l’arbre qui cache la forêt », M. Dahmane ajoute avec force : «Si l’Algérie avait une politique forte, un Etat qui dirige et qui défend millimètre par millimètre la dignité de ses ressortissants, croyez-vous qu’un recteur payé par l’Algérie aurait pu faire cela ? Moi, je ne le crois pas. Je ne suis pas là pour blâmer Dalil Boubakeur, j’ai déjà assez lutté contre le panier de crabes de la Mosquée de Paris, mais finalement, ce ne sont pas eux les responsables, ils sont à l’ambassade, à Alger et pas ailleurs. Dans un Etat qui se respecte, le lendemain il aurait été mis fin à sa mission. J’ai tiré sur Copé en mars, Sarkozy a mis fin à mes fonctions le jour même. Si j’avais envie de jouer au supplétif, je n’aurais rien dit et j’y serai encore… Moi j’ai des principes et on ne tire pas sur mes convictions et les valeurs de l’Islam et de l’antiracisme.»

Walid Mebarek – El Watan

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