Le jeudi 10 mars, Dalil Boubakeur organisait un dîner à la mosquée de Paris pour dénoncer le débat sur l’Islam que l’UMP s’apprête à lancer le 5 avril prochain. Aux côtés du « recteur », Abderrahmane Dahmane, qui redevient son « cousin » quand la conjoncture politique l’exige, a dénoncé avec véhémence le secrétaire général de l’UMP J. F. Copé qu’il a qualifié de « peste pour les musulmans » et s’en est pris à la poignée de « néo-nazis » qui l’entourent. Un représentant de la fantomatique « Fédération de la grande mosquée de Paris » dans le Gard a déchiré sa carte d’adhérent à l’UMP devant les caméras et sous l’œil approbateur de Dalil Boubakeur.

Mais dès qu’il a appris que Dahmane a été démis de ses fonctions de conseiller technique à la Présidence de la République, Boubakeur a reçu samedi 12 mars à la mosquée J. F. Copé à qui il a promis de convaincre son turbulent « cousin » de revenir sur ses déclarations, voire de présenter « ses excuses ». Le « recteur » a annoncé sa volte-face dans un communiqué et fait appeler Dahmane par un de ses collaborateurs pour lui demander de présenter des excuses publiques à J. F. Copé. Puis il l’a appelé lui-même pour lui demander d’être reconnaissant pour ceux qui lui avaient attribué la médaille de la Légion d’Honneur ! Ce qui a donné à Dahmane l’idée de renvoyer toutes ses décorations…

Dans ce spectacle, amusant et désolant à la fois, l’important n’est pas dans le constat que l’UMP n’a que les musulmans qu’elle mérite. Ce sont les palinodies de Dalil Boubakeur et sa grande capacité à brûler ce qu’il avait adoré qui retiennent l’attention.

Le « recteur », dont on connaît le besoin maladif de médiatisation, a permis le dîner du jeudi pour occuper à nouveau le champ médiatique. Il voulait essayer de faire oublier les effets désastreux de son dernier passage sur France 2 où, alors qu’il approuvait docilement les déclarations de N. Sarkozy au Puy sur les origines chrétiennes de la France, on a cru qu’il avait changé de prénom pour mieux mériter le titre ronflant de chef de « l’Islam de France » : les téléspectateurs ont lu « David Boubakeur » !

La journaliste qui l’a affublé de ce prénom judéo-chrétien ne savait pas que depuis sa scandaleuse approbation de la guerre israélienne à Gaza, le « recteur » est appelé David au lieu de Dalil par de nombreux musulmans.

Ceux qui se souviennent de l’interview accordée à un journaliste israélien ne sont guère étonnés de sa dernière palinodie. Sur recommandation de l’ambassade d’Algérie à Paris, il a démenti ses propos pro-israéliens dans Chourouq et a promis de poursuivre en justice le journaliste israélien. Mais ses proches collaborateurs ont révélé qu’il avait reçu ce journaliste à la demande du CRIF, à qui il ne refuse jamais rien. L’entretien a été dûment enregistré et, après l’avoir transcrit, le journaliste a recommandé, via l’incompétent chargé de la communication de la mosquée, au recteur d’atténuer son obséquieuse apologie d’Israël. Mais Boubakeur a refusé toute modification à ses déclarations. Il n’a envoyé aucun démenti au journal israélien et n’a entamé aucune procédure judiciaire à l’encontre du journaliste qu’il a accusé de désinformation. Ceux qui ne connaissaient pas bien Dalil Boubakeur ont su à cette occasion que sa singulière « morale », plus marquée par l’enseignement des Loges que par les Makarim al Akhlaq, rend le mensonge licite.

Cela a été amplement confirmé dans la longue interview que son frère a accordée en décembre 2009 à Djazaïr News-Week. Mohamed Boubakeur a insisté sur la navrante maigreur de la culture théologique de son frère et émis des doutes sur sa sensibilité religieuse elle-même. Le fils cadet de Hamza Boubakeur conclut en soulignant la lourde responsabilité de l’Etat laïque qui, en octroyant une fausse légitimité à des pseudo-représentants comme son frère, cherche à avilir l’Islam avec lequel il cherche à régler de vieux comptes. On sait depuis cet épisode que le « recteur » s’est mis sous l’aile protectrice du CRIF, de façon à amener les pouvoirs publics à retarder son remplacement. Nicolas Sarkozy, qui n’a jamais porté Dalil Boubakeur dans son cœur, semble avoir été convaincu par le CRIF des avantages politiques de son maintien à la tête de la mosquée.

On s’est aperçu que certains responsables algériens sont devenus des alliés objectifs du CRIF et s’opposent encore au remplacement du « recteur ». On l’a su quand le ministre des affaires religieuses l’a invité à accompagner à Alger, en mai 2010, le responsable du Bureau Central des Cultes du ministère français de l’Intérieur. Le ministre entendait montrer au gouvernement français qu’il soutient le maintien de Boubakeur. Il voulait également signifier aux autorités algériennes cherchant à le limoger, que le ministère français de l’Intérieur ne serait pas pressé d’envisager sa succession.

Tout récemment, lors d’une autre visite à Alger, D. Boubakeur a choisi le Chourouq pour s’autoproclamer analyste politique et assurer que l’Algérie serait à l’abri de tout mouvement de contestation comparable à ceux de Tunisie et d’Egypte. Il en a profité pour annoncer qu’il a chargé un groupe d’avocats de créer des « habous algériens en France », pour faciliter la construction de « mosquées algériennes ». Il a choisi un journal arabophone dont les rédacteurs ne sont pas en mesure de lui signaler la contradiction entre ce projet et la « Fondation des Œuvres de l’Islam », créée par D. de Villepin en réaction à la démagogie consistant à promettre le financement public des mosquées, et dont Boubakeur est l’inamovible président. On a compris que cette sortie lui a été suggérée par ceux qui ont mal admis que le financement des mosquées en France passera désormais par le secrétariat d’Etat des Résidents algériens à l’étranger, et non plus par la mosquée de Paris où l’on n’est pas féru de comptabilité analytique, notamment depuis les interrogations légitimes sur le devenir du million d’euros reçus pour les besoins des élections du CFCM de 2008, qui furent boycottées par elle à la dernière minute. On peut même supposer que ce projet servirait aussi à exporter en France la « Caisse de la zakat », sur laquelle planent des doutes qui furent à l’origine des dures et justifiées critiques émises, au nom du Coran et de la Sunna, par le haut Conseil Islamique.

Boubakeur n’est donc pas à une palinodie près. Il dit une chose le matin et son contraire l’après-midi. Les jours pairs, il est pour. Les jours impairs, il est contre. Le lundi, il dit blanc et pense noir. Le mardi, il dit noir et pense blanc…

Dans sa vision de l’univers, il y a un seul invariant : durer à la tête de la mosquée. Toutes ses initiatives, ses alliances, ses déclarations souvent contradictoires, parfois mensongères lui sont dictées par ce seul et unique objectif.

Le gouvernement algérien le sait. Mais il met à sa disposition d’importants moyens et le maintient en place malgré sa contestation de toute part.

Au moment où le système algérien cherche à montrer qu’il est en mesure de se réformer de l’intérieur et faire l’économie d’une révolution comparable à celles qui ont obliger Ben Ali et Moubarak au départ, et à celles qui menacent Ali Saleh et Kadhafi, n’est-il pas urgent d’inviter Dalil Boubakeur à faire valoir ses droits à la retraite ?

Sadek Sellam