I – Histoire et oubli du 17 octobre 1961

Les évènements tragiques du 17 octobre 1961 ont été occultés et méconnus des années durant par des responsables au sein de l’État français. Longtemps, nul ne semblait savoir qu’il y avait eu en 1961 une manifestation de masse d’Algériens à Paris pour dénoncer le couvre-feu raciste qui leur a été imposé ni qu’elle avait été réprimée avec une extrême violence par les forces de police aux ordres du Préfet Papon couvert par le gouvernement français du Général de Gaulle.

En 1961, après sept ans d’une guerre atroce, la nécessité d’une solution négociée au conflit algérien s’est imposée. Des négociations officielles sont ouvertes le 20 mai entre le gouvernement français et le gouvernement provisoire de la république algérienne (GPRA). C’est pourtant, à partir de l’été 1961, qu’eurent lieu les plus terribles violences à l’encontre des Algériens sur le territoire français durant la guerre d’Algérie. Ces violences s’ajoutent à la condition extrêmement dure qui a été faite par ailleurs aux travailleurs Algériens en France que de grandes entreprises françaises ont fait venir par contingents, parce qu’ils constituent une force de travail bon marché.

Les travailleurs algériens émigrés ce sont des célibataires dans leur grande majorité. Ils vivent dans des hôtels (des garnis) à Paris ou dans des bidonvilles comme à Nanterre. La surpopulation et l’isolement forcé qu’ils subissent tiennent à la fois à leur pauvreté et au refus des propriétaires français de leur louer des logements. Les Algériens, « immigrés » en France constituent un véritable bastion pour le mouvement de libération algérien. L’immense majorité contribuait par leur cotisation au budget de guerre du FLN.

En 1961, Maurice Papon est Préfet de police. Nommé à ce poste en 1958 sous la IVème République, il y a été maintenu sous la Vème. Lorsqu’il est nommé Préfet de police, il organise des rafles massives des « Français musulmans d’Algérie ». Les violences à l’encontre des Algériens s’institutionnalisent. Le Préfet de police créé la « Force de police auxiliaire » constituée de Harkis qui pratiquent la torture. Il fit ouvrir le centre d’identification et de vérification de Vincennes où peuvent être internés, sur simple décision administrative, sans jugement, les Algériens « suspects ».

Au cours des opérations de police et de harkis, des Algériens disparaissent. De nombreuses plaintes sont déposées pour torture, pour assassinat. Malgré l’accumulation de témoignages accablants, malgré les constations de sévices par des médecins, malgré le nombre important des disparitions, aucune plainte n’aboutira. Toute la population algérienne de la région parisienne est soumise à une répression brutale et souffre de rafles systématiques de la part des forces de police et des harkis qui patrouillent dans les quartiers populaires.

Durant l’été 1961, les rafles et les perquisitions s’intensifient. Les violences et les détentions arbitraires d’Algériens se multiplient. Ce redoublement de l’offensive policière a lieu alors que le FLN a cessé ses actions armées après l’ouverture des négociations. Au même moment, les attentats des fascistes de l’Organisation de l’Armée Secrète OAS deviennent de plus en plus nombreux, visant souvent des hôtels où vivent des Algériens.

Fin juillet 1961, les négociations entre le gouvernement français et le GPRA ont achoppé sur la question du Sahara. Face à cette nouvelle donne, le FLN décide de reprendre ses actions armées en France, contre les forces de répression. A la suite de ces actions, trois organisations syndicales de police se constituent en « un comité permanent de coordination et de défense » qui parle de « se faire justice soi-même » et qui exige du pouvoir des exécutions de condamnés à mort FLN et un couvre-feu pour les Algériens.

A partir de septembre 1961, des rafles massives sont organisées. Des Algériens disparaissent et de nombreux cadavres d’Algériens sont retrouvés dans la Seine. Le 2 octobre, le Préfet Papon déclare dans un discours sans ambiguïté lors des obsèques d’un policier « pour un coup rendu nous en porteront dix » puis il assure les policiers que s’ils tirent les premiers, ils seront « couverts ». Le 5 octobre, il instaure un couvre-feu de 20h30 à 5h30 du matin pour les Algériens. Ce couvre-feu raciste institutionnalise de fait la confusion et l’amalgame entre Algériens et terroristes.

Sous la pression de la base qui subissait la violence meurtrière de la police et des harkis, la fédération de France du FLN décide de changer de stratégie et d’organiser le boycott du couvre-feu. Une circulaire du 7 octobre met fin aux actions armées. Par l’organisation du boycott, il s’agissait de passer de la logique de clandestinité et de guerre à celle de manifestation de masse au grand jour. La manifestation doit avoir lieu dans Paris, le long des artères principales de la ville. Les manifestants ont la consigne de ne répondre à aucune provocation et à aucune violence. Tous les Algériens de la région parisienne sont appelés à participer à la manifestation. Pour le FLN, il s’agit non seulement de répondre à la demande des Algériens mais aussi de démontrer aux yeux de l’opinion française la justesse de leurs revendications politiques et la légitimité de la lutte du peuple algérien pour son indépendance.

II – La manifestation

Au matin du 17 octobre, la police sait qu’une manifestation de masse se prépare. Des cars de police et de gendarmerie quadrillent la ville, des policiers et des gendarmes mobiles cernent les bouches de métro aux portes de Paris, prêts à arrêter les Algériens à la sortie des stations de métro. Sur les grands boulevards, les manifestants seront systématiquement matraqués à coups de crosse, de gourdins, de bâtons, souvent jusqu’à ce qu’ils s’effondrent. Les policiers frappent sauvagement des manifestants qui ne font montre à aucun moment d’aucune violence ni d’aucune résistance.

Sur le boulevard Bonne Nouvelle, au Pont de Neuilly, au Pont-neuf d’Argenteuil, au pont de Bezons et en d’autres lieux, les policiers tirent à l’arme automatique sur les manifestants. Sur les ponts aux portes de Paris et sur le Pont Saint-Miche, des Algériens sont jetés dans la Seine. En plein Paris et pendant plusieurs heures se déroule une véritable chasse au faciès à laquelle les parisiens assistent indifférents et même parfois collaborent. Le gouvernement français a délibérément laissé les mains libres au Préfet Papon qui a dirigé toutes les opérations de répression sanglante à l’encontre de manifestants pacifique et sans défense.

Plus de 10 000 Algériens sont interpellés. Ils sont internés au Palais des Sports, au Parc des expositions, au Stade de Coubertin et au centre d’identification de Vincennes. A leur arrivée dans l’enceinte des lieux d’internement; les manifestants sont battus. On assiste à des exécutions et nombreux sont ceux qui meurent de blessures non soignées. Au lendemain de la manifestation, le bilan officiel de la Préfecture est de deux morts alors que plusieurs centaines d’Algériens ont été massacrés et jetés dans les eaux glaciales de la Seine. Après ces tragiques évènements et malgré les efforts de quelques parlementaires, le gouvernement français a nié les faits et a empêché la création d’une commission d’enquête. Et aucune des plaintes déposées n’a pu aboutir.

Pendant les jours qui ont suivi le 17 octobre, les violences continuent. La Seine a charrié des dizaines de corps d’Algériens et le nombre de plusieurs centaines de morts a été avancé par plusieurs chercheurs et historiens dans leurs ouvrages, à partir de l’étude des registres des cimetières, de témoignages et de documents internes du FLN. De nombreuses archives administratives qui auraient été essentielles au dénombrement des victimes ont disparus. Ceci explique en partie pourquoi le rapport Mandelkern commandité par le gouvernement Jospin, et rendu publique en 1998, qui se fonde sur les archives existantes de la préfecture de police a conclu de ce fait à un nombre de 40 morts bien inférieur à celui avancé par les études de chercheurs, d’historiens et de diverses associations de défense des droits de l’homme.

Cinquante ans après, le voile se lève progressivement sur le massacre des Algériens de Paris qui manifestaient pacifiquement le 17 octobre 1961 contre le couvre-feu discriminatoire qui leur a été imposé et contre la terreur des forces de répression de l’État français. Plus d’un demi siècle après, les nostalgiques de l’Algérie française continuent toujours d’occulter la réalité. Les tenants actuels du pouvoir politique français sont ceux-là même qui était à l’origine de la loi du 23 février 2005 ventant « le caractère positif » de la colonisation en Afrique du Nord et notamment en Algérie. Ils continuent à vouloir justifier la guerre menée en Algérie de 1954 à 1962 par l’État colonial français et à nier les innombrables crimes commis par l’armée et la police française.

Le 17 octobre 2011, cinquantième anniversaire du massacre d’Algériens à Paris, plusieurs dizaines d’associations, de syndicats et d’organisations politiques exigent la reconnaissance de ce crime d’État par les plus hautes autorités de la République française. Par ailleurs, elle s’adresse aux candidats à la prochaine élection présidentielle de 2012 pour leur demander de prendre position sur le massacre du 17 octobre 1961 comme crime l’État commis contre les Algériens par les forces de police

Déclaration de l’Union des Algériens en France et en Europe pour le 50ème anniversaire des massacres du 17 octobre 1961

Paris, le 15 octobre 2011