Par Omar Mazri,

La lecture de la lettre de prison de Mourad Dhina appelle, de ma part, dix courtes remarques :

1 - Mourad Dhina de culture coranique n'a pas cité Joseph choisissant librement la prison à la tentation " La prison m'est préférable à ce que vous m'invitez à faire". Est-ce qu’il voulait signifier par ellipse symbolique son refus catégorique à toute compromission aux scénarios d'ingérence en Algérie auxquels participent Waghington, Paris et quelques écervelés algériens ? Il met fin par une voie subtile les commentaires malfaisants colportées sur son compte.

2 – Mourad Dhina de culture musulmane n'a pas cité la phrase célèbre d’Ibn Taymiya : « mon assassinat est martyr, mon exil est tourisme, mon emprisonnement est méditation ». A-t-il voulu se démarquer de l’infantilisme salafiste qui cite Ibn Taymiyya sans connaitre réellement son œuvre et les conditions socio historiques qui expliquent ses prises de positions et ses citations ?  Ce salafisme – qui n’a rien à voir avec les Salaf As Salah – se partageant entre extravagance et laxisme ouvre la porte à toutes les dérives commises au nom de l’Islam que les ennemis de l’Islam exploitent contre les partisans du choix civilisationnel musulman. En faisant abstraction de la citation d’Ibn Taymiyya il refuse de jouer le rôle de héros ou de bouc émissaire, mais affiche sa transparence et sa détermination avec modestie qui refuse l’héroïsme gratuit et qui remet d’actualité la question de sa venue en France terre hostile pour lui (?)

3 - En insistant sur la continuation de son combat avec Rachad, est-ce qu’il ne fait pas le lien entre sa « mésaventure » et le virage qu’on a voulu faire prendre à Rachad et qu’il compte redresser en ne désertant pas le bateau qu’il a construit ? Sur le plan de la stratégie, de l’organisation, du programme, il y aura sans doute un « après Paris » pour Rachad. Ancien dirigeant du FIS par intérim, il a su se démarquer des « figures historiques » et se libérer de la mythologie idéophage du Zaimisme. Il va sans doute se libérer du discours oppositionnel classique pour devenir une force de proposition réelle et une force de rassemblement qui ne consiste pas à faire une sommation des courants et des personnes mais à bâtir un cadre idéologique de changement et de clivage le plus opportun et le plus pertinent pour les échéances présidentielles mais surtout pour la résistance de l’Algérie contre l’ingérence étrangère, contre la prédation colonialiste, contre la corruption et le non droit, contre l’exclusion du peuple et de ses droits de souveraineté sur son territoire, son identité, ses idées, son devenir, son exercice politique, économique et informationnel hors de la rente historique, politique et religieuse.

4 - Il ouvre sa lettre par une citation américaine « A man can be destroyed but not defeated – Un homme, ça peut être détruit mais pas vaincu » est-ce une vassalisation à l’axe de Washington comme les pseudos réformateurs et les trotskistes algériens veulent le présenter ? Il faudrait pourtant y voir trois symboles. Le premier c’est de parler la langue de son interlocuteur pour être bien compris. En citant la phrase en anglais et en la répétant à la fin de la lettre en français il semble nous indiquer subtilement qui sont ses interlocuteurs, les vrais décideurs, les Algériens ne jouant que le rôle de comparses. Le second symbole est de se mettre sur un dénominateur commun car il appartient à la culture universelle : Hemingway, le vieil homme et la mer et cette quête adamique de rapporter l’objet de sa quête juste et légitime au prix de son effort et non au prix des efforts des autres en dépit des requins et des vagues de la mer. Le troisième symbole est dans le message anagogique et universel présent dans les termes de sa lettre. Il n’y a pas de place au sectarisme, au fanatisme, à l’exclusion. Il se place dans la dimension exigée par l’Islam : l’ouverture et la coopération sans haine ni aveuglement ni renoncement à ses valeurs ou déni des valeurs universelles. Nous pouvons tous coopérer pour le bien être de l’humain en faisant face aux mêmes défis au lieu de nous voir comme des proies ou des prédateurs.

5 - Les Grands commis de l'Etat français n'ont toujours pas tiré les leçons du passé. L'avenir politique, économique et géopolitique de la France doit être construit avec les Algériens qui ont des assises populaires et non contre les Algériens qui ont des principes. Les Français conscients des enjeux à long terme doivent se réveiller de leur tragédie colonialiste que nous Algériens avons payé les frais et dire non à l'aventurisme français qui continue en Algérie. Les Français doivent savoir que ce sont les Algériens à principe qui peuvent garantir l'équité, la justice et l'échange mutuellement avantageux pour les peuples algériens et français et non les vassaux de l'impérialisme, les corrompus et les traitres. Ils doivent savoir que le changement est inscrit dans l'histoire du monde, des peuples et des phénomènes. La France ne peut aller contre la loi du changement en Algérie sans perdre ses intérêts. Aucun Algérien n’attend de la France un soutien, une aide, une alliance ni ne veut déclarer la guerre à la France. Nous voulons la paix et le progrès pour nos peuples, nous voulons des rapports de coopération équitable et de bons voisinages. Mourad Dhina et tant d'autres représentent la volonté de changement en Algérie et une refondation de la coopération de l’Algérie avec la France sur des bases saines. L’Algérie n’est ni comptoir commercial français ni base coloniale américaine. L’Algérie appartient aux Algériens, à tous les Algériens sans exception. Les Algériens connaissent leurs intérêts et ceux des autres en Algérie. L’Algérie apaisée et remise sur la voie du travail est non seulement une terre de prospérité pour ses enfants mais une terre de générosité pour ses partenaires qui travaillent avec elle en paix et dans le respect de son peuple. La France doit mettre fin à ses ingérences en Algérie et laisser les Algériens régler leurs problèmes entre eux. Les élites parisiennes doivent lire la lettre de Mourad Dhina à la lumière de l’emblème de Paris qui rejoint celui d’Hemingway si elles se libèrent de leur confinement idéologique : « battue par les flots mais ne sombre jamais ». Nous pouvons donc trouver des points communs, faisons l’effort de le vouloir dans le respect mutuel.

6 - En Algérie il n'y a ni Etat ni commis de l'Etat, mais un ramassis de voyous et de médiocres faisant des calculs d'épiciers en faillite. J’ai refusé, par le passé, l’idée qu’un général algérien soit trainé devant les tribunaux étrangers par respect pour nos institutions même si elles sont malmenées par des gens indignes. Ni la Suisse ni la France ni les Etats-Unis ne sont habilités à juger l’un de nous et le faire c’est porter atteinte à la souveraineté nationale même si le patriotisme de canailles s'est substitué à la souveraineté de la nation, la préférence étrangère par intérêts maffieux et illégitimité politique. Nous sommes les fils de ce pays car nous lui avons donné, nous et nos parents, du sang, de la sueur et des lames et jamais nous ne tolérons que l’un de nous se déshumanise ou profane l’Algérie au prétexte que ceux qui nous gouvernent l’ont fait. Notre Prophète nous a ordonné de faire le bien en toute circonstance et de refuser de faire le mal quand les autres le font. A l’exception des crimes commis dans un pays tiers, les Algériens dans le gouvernement ou dans l’opposition, aujourd’hui ou demain ne doivent relever que de la justice de leur pays. S’ils échappent à la justice des Algériens, ils ne pourront échapper à celle de Dieu. C’est en s’attelant à la liberté et à la performance de la justice que nous aurons servi au mieux l’Algérie et non en jetant en pâture l’un de nous aux juridictions et aux polices étrangères. Que les Algériens qui ne veulent pas couper avec les idéaux de Novembre 54, de l'Emir Abdelkader et de nos martyrs se prononcent enfin et disent : ça suffit ! Nos problèmes internes se règlent en interne. Construisons ensemble un cadre pacifique et juste de règlement d'une crise qui a trop duré et qui a ruiné l'Algérie et hypothéqué l'avenir de ses enfants. Il est honteux que des Algériens, gouvernants ou opposants, réclament de leur colonisateur la justice contre un des leurs alors qu’ils sont eux-mêmes injustes contre leur propre pays dont ils ne rendent pas compte de leur excès, de leurs erreurs. Réveillez vous et ayez un peu de dignité. Un peu de miséricorde envers ce peuple épuisé et Allah vous apportera Miséricorde et bénédiction sinon vos centaines de milliards seront une calamité pour vous et une convoitise de ceux qui vous méprisent et vous humilient. Malheur à celui qui livre un musulman à un non musulman.  

7 - Les éradicateurs algériens et leur seigneurs occidentaux tirent profit de l'islam fanatisé, diabolisé et du terrorisme instrumentalisé, mais ils ont peur idéologiquement, politiquement, socialement et économiquement de l'Islam authentique : celui qui fédère sans arrangements d'appareils, celui qui se propose comme alternative sans contrainte ni compromissions. Mourad Dhina est un partisan de la paix, du dialogue, du refus de l'exclusion, du refus des fausses solutions et comme beaucoup d'entre nous il est contre l'effusion de sang. Il a proclamé haut et fort qu’il est pour un changement pacifique sans exclusion et à ce titre il mérite, des égards et de la considération. Il ne peut que s'attirer la foudre des haineux, des revanchards et des scénaristes pris en flagrants délits d'imposture. Comme Joseph, il sortira Inchaallah affermi et agrandi par cette épreuve qui effacera son empressement sur la question libyenne.

8 - La huitième remarque est le lien entre la lettre de prison de Mourad Dhina et l’Appel du FIS à boycotter les élections législatives. Abstraction faites de leur droit de dire ce que leur dicte leur conscience sociale et politique que nous pouvons ou non partager et abstraction faite que ce soit judicieux ou non, une vérité vient de se cristalliser comme dans le récit coranique de Joseph « Al àna hasshassa al Haq ». En effet, empressés de s’imposer comme alternative politique, la seule qui se croient capable, de sortir l’Algérie de son impasse politique et économique, les « Réformateurs » nostalgiques et revanchards se sont attelés à présenter les Islamistes algériens comme faisant parti du complot tramé par les Etats-Unis contre l’Algérie. Il est vrai que certains islamistes comme certains nationalistes et laïcs algériens sont infantiles, traitres, rentiers et sans scrupules, mais la majorité des Algériens est opposée à l’ingérence étrangère. Le temps leur a donné tort et je m’en réjouis doublement. Je suis heureux que le courant islamiste algérien refuse le vote alibi. Je suis heureux que mon pronostic qui s’appuie sur une connaissance réelle de l’Algérie se soit avéré juste et me donne le droit de parler avec justesse et raison. En effet j’ai maintenu l’idée que malgré les erreurs d’ordre stratégique ou géopolitique, jamais l’encadrement islamique algérien attaché au Premier Novembre ne viendrait trahir la révolution algérienne et devenir serviteur de l’OTAN ou de l’axe impérialiste. J’ai défendu l’idée que jamais ceux qui ont exigé l’arrêt du processus électoral, à l’Etranger et en Algérie, ne redonneraient le pouvoir à des figures ou à des idées antagonistes avec le colonialisme et sa prédation. Cette vérité me permet de poser la question à ceux qui se prétendent réformateurs : pourquoi avoir entamé des réformes sans assise populaire ni parti politique qui soutient les réformes ? Pourquoi avoir abandonné le président Chadli à quelques généraux ? Pourquoi avoir déserté le champ de bataille laissant le peuple algérien livré à la répression et à l’entropie de réformes ni achevées ni commencées réellement mais donnant suffisamment l’illusion d’un argumentaire pour les mauvais gouvernants.

9 - Pour sortir l’Algérie de sa prison, chacun de nous doit sortir de la prison de son ego, de son esprit partisan et livrer au peuple algérien sa connaissance du drame sans la posture victimaire ni celle de la dénonciation et de l’indignation. Je ne suis pas membre de Rachad ni du FIS mais je rends hommage à ceux qui ont été sincères et qui ont payé de leur vie, de leur liberté ce moment de vie que nous avons tous vu dans un film qui glorifiait le courage, la fermeté, la détermination « A man can be destroyed but not defeated – Un homme, ça peut être détruit mais pas vaincu ». Dans notre culture musulmane que nous avons tendance à oublier tant du côté des gouvernants que du côté des opposants » nous avons cette belle citation de l’Imam Ali : « Une défaite en étant juste est préférable à une victoire en étant injuste ». Nous pouvons et nous devons conjuguer le patrimoine musulman et le patrimoine mondial sans complexe ni exclusion ni tyrannie. Qu’Allah te rende libre sain et sauf parmi les tiens Mourad ! Qu’Allah réconcilie nos cœurs et qu’Il nous montre la voie de la justice et de la raison pour le bien de l’Algérie et de ceux qui veulent œuvrer en Algérie dans le respect de la volonté du peuple et de ses droits souverains.

10 - Mourad cite Abu Hamed Al Ghazali et l’incurie des élites et la corruption des gouvernants. On dirait que dans sa méditation il confirme la justesse de son choix : la solution est politique, elle n’est pas sécuritaire. En même temps il signifie qu’il n’est pas demandeur de titre honorifique mais ce que tout Musulman sincère revendique : la réforme qui amène un gouvernant légitime, juste  et compétent que chacun s’empresse de servir car à travers lui il sert l’intérêt public. Par ailleurs il semble dire que le problème n’est ni spécifique à l’Algérie ni limitatif à une élection ou à un vote mais à une réforme globale car depuis Abu Hamed la crise politique qui a amené à la décadence est devenue culturelle, structurelle. Il serait faux de croire qu’elle sera résolue uniquement par des artifices politiques, pacifiques ou violents, mais par une approche globale, réaliste et dynamique pour impulser de nouveau l’esprit sain de l’Islam. Cet esprit s’il doit être résumé en un mot est la justice. Elle concerne tous et à tous les niveaux et dans tous les domaines. C’est un grand chantier qui nous attend. Ce n’est une fois de plus l’esprit partisan ni la dichotomie gouvernant gouverné qui vont apporter la réponse mais la synergie entre la foi, la morale et la praxis sociale, politique et économique pour redonner vie à l’Islam, à la communauté musulmane. Les problèmes dont nous souffrons sont trop enracinés et trop complexes pour qu’ils puissent êtres résolus par un homme, un parti ou un peuple en un jour. Il faut poser nos problèmes dans leur globalité et leur réalité et les prendre à bras le corps sans fuite. Il s’agit d’une question de salut public,  de devoir religieux, d’Islah civilisationnel et non de ravalement de façade et encore moins d’arrangements d’appareils

Conclusion : Mourad a dit beaucoup de choses profondes avec beaucoup d’humilité, de finesse et de sincérité.

En évoquant Hemingway et son roman "le vieil homme et la mer" on ne peut, par liaison de sens, ne pas faire le lien logique et historique avec le roman le plus célèbre d'Hemingway "l'adieu aux armes" où il donne sa vision de la guerre en Italie à laquelle il a participé en qualité d'ambulancier. Il ne se place pas en tant qu'américain volontaire mais en tant qu'italien subissant la guerre entre les armées italiennes et autrichiennes. Hemingway est romancier, volontaire mais aussi journaliste qui rapporte l'opinion italienne sceptique et désenchantée des Italiens. En effet pour eux la guerre est une « poisse » contre laquelle il n’y a « rien de pire » et qui ne « se gagne pas par la victoire ». Ils n’ont pas confiance en leur chance de vaincre et sont du coup persuadés d’une défaite prochaine avec comme conséquence la désertion des soldats et la fuite des populations. Que les élites françaises fassent l’effort de se placer du point de vue de l’Algérien et elles comprendront notre drame mais aussi le leur, celui d’avoir raté des occasions de comprendre, de tisser du lien et de vivre en pleine humanitude libérées de la malédiction du colonialisme. Mourad et beaucoup d’entre nous  les Algériens, qui avions le privilège pénible de voir loin les conséquences tragiques de la guerre civile s’installer dans notre pays, nous avons eu cette réflexion que partage le peuple algérien et que le temps finira par dévoiler « le gagnant sera le pire des perdants s’il ne sera pas le perdu ».

Il est utile de souligner qu’attiré par le sens de la justice, Hemingway, en 1936, rejoint les forces républicaines de la guerre d'Espagne contre le fascisme. Les Français connaissent les hésitations du Front populaire à aider le peuple espagnol et leurs erreurs de stratégie ainsi que leur démission devant leurs grands principes. Les Algériens ne vous demandent ni repentance ni aide mais de leur foutre la paix si vous n’êtes pas capable de discerner le juste du faux ni votre intérêt à long terme de la rente du moment.

Ceci nous amène à la question suivante : Est-ce qu'il viendrait à l'esprit d'un Européen de blâmer Hemingway pour ses positions idéologiques et politiques, de le mettre au banc des accusés ou de déconsidérer son talent ?  Pourquoi un Algérien de talent devrait-il alors nier ses valeurs, ses principes et se contenter de rejoindre le troupeau des ruminants qui voient les malheurs s'abattre sur un peuple sans éprouver une émotion, sans ressentir le devoir de dire non, sans exprimer la position qui lui semble la plus juste ? Malek Benabi a répondu à cette question dans "la lutte idéologique" en montrant que l'esprit du colonisateur ou du progressiste occidental ne nous perçoit que comme des auxiliaires de sa pensée nous refusant ainsi toute autonomie de pensée et d'action. Il y a encore un grand travail de décolonisation des mentalités tant en Algérie qu’en France. Que les décolonisés des deux rives se manifestent !