Depuis le 1er novembre 1954, il y a une situation politique nouvelle en Algérie. Chaque Algérien prie Dieu d’éclairer les hommes qui ont la charge de la dénouer.

Mais elle a pour conséquence une situation morale et humaine dans laquelle chacun est personnellement engagé et n’a pas le droit de s’en remettre à d’autres pour son dénouement. Aucun homme, fût-il étranger, ne peut se soustraire au devoir d’y contribuer selon ses moyens.

Le peuple algérien est livré par les détenteurs de la puissance à l’un des leurs qui l’extermine. Et le monde qui regarde placidement le massacre ne songe pas d’y mettre fin par une mise en demeure péremptoire comme celle qui avait stoppé l’agression à Port Said1.

J’ai sous les yeux la photo d’un enfant qui pleure sa maman qu’on vient d’assassiner. Elle est sous les yeux de n’importe qui puisqu’elle est dans la presse. Le cadavre est là étendu près de l’enfant éploré.

C’est l’image bouleversante de la tragédie actuelle en Algérie.

Il y a dans le regard de l’enfant, comme une imploration insensée, qu’on vienne réveiller sa maman. Il ne regarde pas l’objectif comme un enfant heureux à qui l’on vient de dire « regarde le petit oiseau » pour le photographier. Il regarde simplement l’homme qui est devant lui croyant qu’il fait quelque chose pour réveiller sa maman. Mais il y a dans l’innocence de son regard une malédiction qui s’adresse au monde qui se tait devant le supplice d’un peuple.

Elle s’adresse à ceux qui tuent. Elle s’adresse à ceux qui regardent tuer. Elle s’adresse en particulier aux dépositaires hypocrites de la Charte des Nations Unies à qui le regard désespéré de l’enfant jette comme un appel à la justice. Elle s’adresse à ces Pharisiens2 diaboliques qui renvoient la victime qui les implore à un tribunal d’assassins, les assassins de sa mère.

C’est cela cependant la signification tragique de la chose quand l’ONU – incarnation d’une justice humaine à la dimension de la planète et de l’époque des engins téléguidés – renonce délibérément à sa charge de juger l’affaire algérienne en recommandant simplement à un gouvernement Guy Mollet3 ou à celui de son successeur, Bourgès-Maunoury4 de lui trouver une « solution démocratique ».

Voilà en effet l’assassin chargé de rendre justice à la victime ! Et de doctes et vénérables personnages représentant la « sagesse internationale » ont estimé « raisonnable » de souscrire à cette lamentable comédie.

Cependant qu’en Algérie, des bébés pleurent leurs mamans qu’on assassine parce qu’elles refusent de donner le secret d’un époux ou simplement pour le plaisir des sens de l’homme civilisé mais la douleur des innocents appelle la malédiction sur les Pharisiens qui représentent la civilisation du vingtième siècle.

Je crois en la civilisation comme à une protection de l’homme parce qu’elle met une barrière entre lui et la barbarie. Mais on ne voit pas bien aujourd’hui dans la politique française la barrière qui sépare l’homme de la brute.

Néon lâchait ses fauves qui déchiraient d’innocentes victimes dont le sang – le sang des Martyrs – inondait la sol des arènes sanglantes sous le regard de foules en délire. Puis dans un accès de fureur sans précédent, il décida d’incendier Rome. C’était le déclin d’une civilisation. Dans les cendres de la ville de saint Pierre, la barrière entre l’homme et la barbarie tombait.

Aujourd’hui, Guy Mollet lâche contre le peuple algérien une armée de 500.000 hommes. Elle torture, elle supplicie, elle massacre, elle viole, elle incendie. Le fauve de Néon était, après tout, moins raffiné ; il déchirait sa victime d’un seul coup.

Le fauve de Guy Mollet – le para, le gendarme, le légionnaire, le milicien – a « civilisé » son métier ; il est plus raffiné que l’hyène, le lion ou le tigre. Il a civilisé le métier et en a fait un art. il est artiste à sa manière : il sait extraire de la chair humaine toute la douleur qu’elle peut contenir.

Un témoin oculaire, un appelé français horrifié décrit une scène : « un suspect arrêté est ramené dans une jeep ; au cours du trajet, dit-il, un des soldats découpe avec son couteau des lambeaux de peau et de chair sur le prisonnier vivant ».

Ainsi comme le sculpteur taille dans le marbre ou le bronze pour fixer une idée, c’est dans la chair humaine que lui – le pacificateur, le civilisé, le fauve de Guy Mollet – taille et fixe son idée. La chair du peuple algérien c’est sa matière première : le marbre et le bronze dans lesquels il travaille pour ciseler, graver, sculpter les buts de la politique coloniale.

Guy Mollet avec ses compères, ses collègues et ses collaborateurs, ses complices et ses valets, travaillent en artistes sur la chair d’un peuple que leur a livrée la « justice internationale » de l’ONU. Elle est devenue à leurs yeux la clef du problème. C’est à quoi pensait indiscutablement Lacoste1, à la chute du gouvernement dont il fait partie quand – dans une déclaration à la presse – il recommandait à son successeur quel qu’il fût d’avoir constamment en vue de « séparer le peuple algérien de la rébellion » comme il dit. Le langage est clair : il faut briser la volonté de résistance populaire en la détruisant physiologiquement dans la chair même du peuple par la torture. Il ne demande pas des soldats, il veut des charcutiers.

Et à la suite d’un récent attentat qui a fait, hélas, des victimes parmi une foule européenne qui dansait le rock and roll dans un casino d’Alger, Lacoste a déclaré qu’il ordonnait à la police et à l’armée de renforcer la répression. En avant, les charcutiers : travaillez à plein bras, à pleines gueules, d’arrache dents, à pleines griffes dans la chair du peuple algérien !

L’Algérie est devenue une arène livrée aux fauves lâchés par la civilisation. Le spectacle est permanent. Doctes personnages, détenteurs de la justice internationale : vous êtes aux premières loges ! Inutile de feindre d’ignorer certaines choses, le spectacle est sous vos yeux. Les fauves de Guy Mollet sont déchaînés. Ils déchirent à longueur de journées, de mois, d’année la chair du peuple algérien.

Voyez les Pharisiens du 20ème siècle, comme le spectacle se renouvelle, s’enrichit continuelle-ment de nouvelles trouvailles, de nouveaux procédés ; la croix, le gibet, la roue, étaient dignes de l’époque médiévale. Il y a aujourd’hui le supplice à la magnéto, au « téléphone » comme disent les gens du métier. Le métier consiste à pousser le plus loin possible les bornes de la douleur humaine. On veut des douleurs plus douloureuses, des souffrances plus insupporta-bles, des plaies plus atroces. On crie à la victime qui hurle de pousser tel cri, et quand elle l’a poussé – par exemple, si on lui fait hurler « Vive la France » – on en exige un autre « Vive la tomate » ou « Vive la civilisation » !

Mais les fauves ne sont pas encore satisfaits et la chair hurle toujours tout ce qu’on lui demande de hurler jusqu’au moment où elle ne pleut plus hurler, où elle devient muette, insensible, indifférente, où elle est enfin délivrée… mais pardon, les fauves la disputent même à la mort. Il y a en eux des instincts inassouvis qui hurlent de ne pas lâcher encore la chair fondue, tordue, lardée et salée, creusée, découpée, déchirée, tuméfiée, électrocutée, arrachée, brûlée, pendue, fusillée, torturée, suppliciée de mille manières. Même expirée, elle excite encore la fureur des fauves de Guy Mollet. Cette chair qui a donné tout son contenu de douleur comme une éponge pressée de son eau, les fascine encore. Le cadavre est piétiné, re-piétiné, foulé, mutilé de nouveau. Et quand il ne plus assouvir les passions sadiques, quand son immobilité, son silence, son indifférence ne peuvent plus assouvir les instincts élémentaires de la brute, on l’enterre dans une chiotte : on pisse et on chie dessus.

Un témoin oculaire – un de ces hommes qui sauvent encore l’honneur de la France – cité dans un document publié récemment, résume une de ces scènes typiques : « Dimanche dernier, dit-il, fut une journée bien pénible. La distraction dominicale fut de torturer un prétendu fellagha de 8 heures du matin à 20 heures. A cette heure on l’acheva dans la fosse à merde après une tentative loupée de le pendre à une poulie de chantier… »

Dans une autre scène, un homme torturé, dit simplement aux fauves qui sont autour de lui : « J’ai honte de me trouver nu devant vous ». On peut imaginer les atroces ricanements des hommes civilisés devant cette candeur de l’homme simple.

En la personne de Guy Mollet, la France offre au monde le spectacle assez rare – depuis l’extermination des tribus de l’Amérique pré-colombienne – d’un génocide.

L’homme qui prétend être le successeur de Jean Jaurès1, a déshonoré à jamais le socialisme français et donné une nouvelle orientation à la France.

Un lieutenant qui trouvait ses jeunes soldats arrêtés autour d’un supplice, leur demande : « Que faites-vous là, les gars ? » Et eux de répondre : « On s’instruit, mon lieutenant ! »

On devra ainsi à Guy Mollet cette « Ecole Nationale du Sadisme » où depuis qu’il est au pouvoir avec son confrère Lacoste, il envoie la jeunesse française faire son apprentissage sur la chair du peuple algérien, sur la douleur d’enfants qui pleurent leurs mamans qu’on assassine.

Mais comme pour légaliser cette extermination d’un peuple, en la revêtant du sceau de la « nation », afin de conférer aux agissements criminels, de la mafia qui gouverne, toute la valeur symbolique d’un « acte national » on a fait entrer en scène le Président Coty lui-même.

On eût souhaité que le premier magistrat de France – homme vénérable à cause de son âge et de la haute dignité de sa charge – fut resté le dépositaire des traditions de son pays, de ses vertus morales, de ses valeurs culturelles. Il vient de jeter tout ce dépôt dans l’arène où expirent ceux qu’on torture, où les mamans râlent, où des bébés pleurent.

Le Saint de saints est sorti de sa retraite de l’Elysée pour jeter dans le sang des martyres les valeurs sacrées de la nation. En sa personne, la France a communié avec le sang et la chair du peuple algérien : « Mange, ceci est mon corps ; bois ceci est mon sang. »1

Le peuple algérien est crucifié par ceux qui portent la croix sur leur cœur.

Monsieur Coty a voulu son lambeau de chair algérienne : il s’est emparé des cadavres de ces 300 malheureux qu’on a égorgés dans ce petit village algérien de Mélouza 2 pour en faire son affaire personnelle, sa part de carnage. Et dans la tragédie, cette abjuration des valeurs françaises et chrétiennes, n’est pas la chose la moins tragique.

Cependant, les Oradour-sur-Glane, les Vêpres Siciliennes, les saint Barthélemy 3 – ces hauts lieux historiques des carnages – ne se comptent plus en Algérie. Chaque matin, la presse annonce de nouveaux massacres. Le télégramme qu’on vient d’adresser à S.S. le Pape, aux dirigeants de l’URSS, des USA et de l’Inde, ne signale en somme qu’un fait divers relevé à Tébessa. Ce n’est qu’un fait divers qui se perd dans la masse des faits de même nature qu’on peut relever quotidiennement sur toute l’étendue du territoire algérien.

Donc 300 cadavres ce n’est qu’un petit détail : tel est l’atroce langage de la tragédie algérienne.

Pourquoi alors Monsieur Coty en a-t-il saisi la conscience universelle avec ce trémolo que certains tragédiens savent mettre dans la voix quand il faut la rendre pathétique ?

Sous Néron, l’incendie de Rome marquait la fin d’une civilisation. Le discours que la Radio française a inopinément diffusé l’autre soir et dans lequel le président Coty, d’une voix pathétique, a saisi la conscience universelle du massacre de Melouza, marque la fin d’une politique.

Talleyrand 4 n’a plus d’héritiers en France. Car enfin, aurait dit l’Evêque d’Antun, quand on ameute l’opinion mondiale, il faut envisager toutes les conséquences politiques de son acte.

Le Président Coty ou plutôt ses conseillers, croyaient mettre à profit certaines divergences, pour diviser l’opinion algérienne qu’on n’avait pas réussi à diviser avec le cadavre de cette personnalité religieuse unanimement estimée en Algérie dont la disparition, il y a quelques semaines, fut annoncée par une agence d’information américaine comme un enlèvement exécuté par des patriotes voulant se venger d’un « grand traître ».

Je suis persuadé d’ailleurs que la même agence n’a pas diffusé, dans les mêmes termes, l’information relative à la mort de M. Chekkal 1 aux côtés du président Coty il y a une semaine. Cela se comprend…

Quoiqu’il en soit, il est bien dans la logique des petits successeurs du grand Talleyrand de vouloir en quelque sorte compenser leur échec avec le cadavre de cheikh Larbi Tebessi. On a voulu utiliser cette fois 300 cadavres dans le même but, en mettant dans l’opération toute l’intensité émotionnelle, tout le prestige moral, toute la valeur mystique en quelque sorte, que pouvait y mettre la voix d’un vénérable vieillard, s’adressant à la conscience de quelque chose… Et l’on a sorti ainsi le saint des saints de l’Elysée.

Il a parlé. Il en a appelé à « la conscience universelle ». C’est-à-dire à ce que la diplomatie a nommé ainsi depuis deux siècles chaque fois que par cette évocation, on pouvait masquer un crime.

Dans un « Mémoire sur la conquête de l’Egypte » qui est un document assez inattendu – parce qu’on ne s’attend pas à trouver le nom de son illustre auteur, Leibniz, dans les archives du colonialisme – ce grand génie mathématique – pressait son contemporain Colbert, d’entreprendre la conquête de l’Egypte, en lui recommandant toutefois « de cacher le profane et l’utile sous les apparences du sacré et de l’honnête ». Donc, quand le président Coty parle de morale, qu’y a-t-il à cacher en politique ?

Quoiqu’il en soit, quand on appelle le démon, on risque qu’il réponde « présent » comme à l’appel de Faust 2.

En tous cas cet appel est un test. L’organisme international requis maintenant et par le peuple algérien et par le chef de l’Etat français, n’a pas le droit de se dérober. Et s’il répond à cette double requête, le gouvernement français n’a pas le droit de le récuser.

Va-t-on enfin dans le monde civilisé, entendre l’appel du peuple algérien par la bouche du président Coty ? va-t-on se décider à envoyer une commission d’enquête pour voir sur place ce qu’on appelle un génocide

L’histoire enregistre le test, mais l’enquête n’aura pas lieu du moins en l’état actuel des choses. L’ONU ne voudra la décider, ni monsieur Coty l’admettre. Au demeurant, dans les sphères responsables des pays civilisés, on est parfaitement renseigné sur la situation. Le bilan des suppliciés leur parvient chaque jour. N’en doutons pas : les responsables sont tenus par les agences d’information au courant de la comptabilité de Lacoste. Ils se dispenseraient de toute enquête ultérieure, s’il s’agissait dans leur esprit de rechercher réellement les éléments d’une solution.

Il est absurde de leur demander un dénouement de la tragédie car ils l’attendent eux-mêmes, du cours des évènements, en souhaitant d’ailleurs, que ça aille assez vite. La politique des grandes puissances est évidemment une résultante de leur histoire et de leur psychologie. On aurait tort de l’oublier quand on veut étudier les chances du dénouement de la tragédie par les voies diplomatiques ordinaires.

L’ONU a poussé sur un sol de pionniers. L’ère coloniale a commencé avec le pionnier : l’homme qui extermine une race pour occuper son pays. Alors il est difficile de poser sainement le problème du peuple algérien sur le plan diplomatique où les intérêts de la colonisation ont ataviquement la priorité.

La presse américaine nous le rappelle de temps en temps.

Et les buts de guerre de Guy Mollet, les buts pour lesquels le peuple algérien est crucifié, sont ceux de l’OTAN et de l’Eurafrique.

Alors il faut comprendre : à l’ONU c’est par l’autre bout que se pose le problème. Il ne s’agit pas de savoir si la maman algérienne a droit au respect humain, si le bébé algérien a le droit à la sympathie ou à la pitié des hommes, mais d’assurer coûte que coûte à une minorité européenne le droit de vie et de mort sur un peuple.

Donc à Lake Success 1, on ne prépare pas une solution, on l’attend des évènements. Et quand le bilan des derniers suppliciés, des derniers fusillés, des derniers pendus, des derniers égorgés, y parviendra, on dira : « Maintenant le problème est résolu ».

Et l’éditorialiste de « New York Times » pourra tirer sa conclusion comme il y a deux ans, quand il écrivait : « Quels que puissent être les défauts du régime français en Afrique du Nord, la France est le seul pays qui puisse actuellement garder l’Afrique du Nord au Monde Libre. »

Pleure donc bébé algérien ta maman assassinée : tu es crucifié pour le salut du monde libre !

Mais le sang de ta maman, mêlé à tes larmes, gicle à la face du monde civilisé qui se tait.

La répression qui s’abat sur le peuple algérien est bestiale. Elle n’est pas aveugle : elle voit parfaitement ses objectifs.

Elle est bestiale mais en même temps sélective. C’est un « devoir national » décrété par Guy Mollet de frapper. Cinq cent mille hommes sous uniforme français frappent de tout ce qui peut servir dans un massacre : les pieds, les mains, les dents, les couteaux, les baïonnettes, les fusils, les mitrailleuses, les canons, les blindés, les hélicoptères, les avions frappent un peuple désarmé.

On frappe dans le « tas » : hommes, femmes et enfants algériens y passent sans distinction. Mais dans le « tas » il y a des victimes désignées. C’est la forêt où l’incendie dévore tout sur son passage mais où un démon, de peur que la fureur destructrice ne s’arrête avant, étend un bras de feu plus loin pour atteindre un beau chêne.

Dans la fureur déchaînée des brutes, on perçoit une idée. Par delà la fumée des incendies, les hurlements des suppliciés, les râles des victimes, on perçoit un but.

La répression a une logique implacable. Chaque massacre, chaque égorgement en masse, chaque incendie est la prémisse d’une logique qui progresse avec une froideur mathématique vers sa conclusion, vers un but.

La fureur de la brute fait oublier le calcul du monstre. On voit l’uniforme du soldat qui tue, l’appareil militaire qui écrase. On oublie le monstre qui, d’un bureau ministériel, téléguide le génocide.

L’opération fondamentale du massacre se fait, cependant, là dans le cerveau du monstre habillé comme un simple paisible bourgeois. C’est là, la centrale qui produit le rayon de la mort qui balaie l’Algérie en ce moment.

Il faut comprendre : le massacre a sa tactique et sa stratégie, son effet de masse et son effet de sélection.

L’homme en uniforme qui supplicie, qui tue, qui frappe dans le tas, qui taille dans la chair algérienne ne connaît pas tout à fait le sens de son chef-d’œuvre. Il ne fait pas de politique, d’économie, de stratégie : il fait du massacre.

C’est un rouage mis en mouvement, il fait partie d’un appareil dont on peut estimer quotidiennement les frais d’entretien et le rendement. Mais cette comptabilité ne porte en somme que sur des données qui sont quotidiennement du domaine public, les données du plan n°1 en quelque sorte.

Mais pour saisir le sens des massacres à venir, il faut regarder plus loin. Il faut lire les données d’un autre plan, les données du plan n°2, si l’on veut, qui est dans le cerveau du monstre qui calcule le massacre et téléguide le robot qui l’exécute.

Pour comprendre le massacre, il faut avoir une idée générale de l’architecture du génocide ; de ses perspectives économiques et culturelles, de ses vues sur la politique française et internationale.

Cette architecture n’est pas absolument neuve. Ses lignes générales se dégagent du passé. Un retour aux sources est nécessaire.

Un siècle de colonisation a mis déjà en place une certaine charpente. Le colonialisme français n’a cessé d’édifier son œuvre sur cette infrastructure, en faisant çà et là les retouches nécessaires quand les circonstances l’exigeaient pour maintenir l’édifice dans la pureté du style originel.

Il y a un siècle, le colonialisme français avait d’abord tracé sur la carte d’Algérie un parallèle au nord duquel devaient s’installer principalement les colonisations sur les terres les plus riches du pays et au nord duquel, par conséquent, il devait y avoir le moins d’Algériens possible. C’était la première ligne de l’architecture coloniale. Son tracé définissait ce qu’on appelait à l’époque la politique du « refoulement ».

La population indigène devait être parquée dans le sud du pays et son accès dans le nord ne devait avoir lieu que selon les besoins de la colonisation.

On peut trouver dans des études qui ont été consacrées à l’évolution du problème agraire en Algérie au cours du siècle toutes les données qui lui donnent ses significations économiques et sociales.

Il importe ici d’en dégager seulement la signification qui éclaire la situation actuelle. Elle peut indiquer, en effet, sur la carte la ligne d’intensité moyenne du génocide. Par un retour aux origines, elle peut expliquer pourquoi aujourd’hui les massacres doivent être plus terribles encore au nord de cette ligne. Il faut comprendre que le colonialisme n’entendait pas faire les choses platoniquement : définir une politique du refoulement, tracer sur la carte sa frontière nord et se croiser les bras.

Le peuple algérien ne pouvait pas, non plus, se croiser les bras devant cette ligne derrière laquelle on voulait le parquer.

Et, en gros, la politique coloniale depuis un siècle a consisté à empêcher par tous les moyens, le peuple algérien de la franchir.

Traduisez ces quelques mots en système politique et vous aurez l’image juste d’un siècle de colonisation et une idée de la situation actuelle.

Rome, pour frontière avait le limes : cette levée de terre qui entourait les territoires de son empire.

La Chine s’était entourée d’une muraille.

Le colonialisme français a édifié un système politique pour que le peuple algérien ne puisse pas remettre les pieds dans ses terres riches.

Il fallait donc lui enlever toutes les possibilités de rachat ou de reconquête. Le système consistait, à cette fin, à empêcher son développement moral, intellectuel et économique.

Par conséquent, des dispositions appropriées étaient prises dans ces trois domaines. Et dans chacun, on a appliqué – d’une certaine manière – ce qu’on a nommé « le coefficient colonisateur »1. pour avoir une idée, la plus simple, de ce coefficient, – et de la manière dont on l’a appliqué au développement d’un peuple durant un siècle, pensez à une simple communication téléphonique. Quand un Algérien demande une communication on lui passe, bien entendu, la ligne. Mais au standard la jeune européenne l’a branché de manière qu’il entende très mal son correspondant ou pas du tout. C’est très simple : on introduit, vous dira-t-on, plus ou moins une fiche. Bien sûr, ce n’est pas Guy Mollet qui souffle à l’oreille de la téléphoniste d’opérer de cette manière : c’est la tradition, le système.

C’est une image simplifiée du « coefficient colonisateur ». il s’applique, et s’est appliqué, à toutes les activités du peuple algérien depuis un siècle.

Dans le domaine moral, il a engendré une organisation du culte qui a fait passer toute la vie religieuse du musulman sous le contrôle de l’administration coloniale. Et l’on a vu cette chose scandaleuse : le culte musulman dirigé par un catholique. Si bien que le recrutement de l’imam et du mufti ne se faisait plus selon les besoins de la population et à sa satisfaction, mais à des fins policières.

Toute l’organisation religieuse – avec le budget important que les pieuses donations lui avaient constitué au cours des siècles avant la colonisation – est devenue ainsi une entreprise de démoralisation.

Dans le domaine intellectuel, il a engendré un système d’enseignement rudimentaire – l’enseignement indigène – dont non a voulu faire un instrument pédagogique pour la promotion de la « chose » ; on veut dire pour la chosification de l’Algérien considéré comme un simple objet de l’équipement agricole du colon : une partie utile de sa charrue ou un élément nécessaire de son troupeau.

Et de fait l’enseignement est devenu ainsi une entreprise de dégradation des intelligences et d’abêtissement de l’être humain.

Dans le domaine économique, le coefficient colonisateur a dépouillé l’Algérien de tous les moyens de relever son niveau de vie, en plaçant tous ses moyens, d’une part, sous le contrôle officiel d’une administration qui veille sur le limes et, de l’autre, sous le contrôle bénévole de n’importe qui, « citoyen » ou « citoyenne », comme la demoiselle du téléphone qui sabote instantanément, spontanément, machinalement sa communication téléphonique.

Tout le système économique devient ainsi une entreprise d’appauvrissement du peuple algérien. Donc le limes partageant le pays en deux zones de valeurs économiques absolument incomparables, celle des terres riches étant réservée aux colons et, pour protéger le limes qui les sépare une entreprise de démoralisation, une entreprise d’abêtissement, une entreprise d’appauvrissement.

Telles sont en gros les lignes architecturales de l’œuvre de colonisation en Algérie au cours d’un siècle.

Et si l’on veut comprendre aujourd’hui la marche du massacre, il ne faut pas perdre de vue ces structures fondamentales. Ce sont ces données d’origine qui expliquent la logique de l’œuvre d’extermination. Elle l’expliquent dans son effet de masse et de sélection à la fois.

Par rapport au premier, la fureur du massacre s’explique par le fait qu’il résulte du taux de natalité en Algérie une pression, une poussée qu’on estime « dangereuses » pour le limes. Il faut donc en toute logique – la logique de Satan – il faut rectifier la courbe démographique.

Avez-vous compris, Pontifes de la sagesse internationale qui « recommandez » sagement au gouvernement français de trouver une solution démocratique au problème, avez-vous compris maintenant pourquoi il y a déjà un demi-million de suppliciés qui dorment leur dernier sommeil sous la terre algérienne et autre demi-million qui l’a fuie pour se réfugier en Tunisie et au Maroc ?

C’est le massacre qui veut corriger la courbe démographique afin de diminuer la pression sur le limes qui entoure les terres riches du nord, réservées au colon. On voit ici son effet de masse qui s’explique par le fait que tout doit être ramené aux conditions initiales de refoulement du peuple algérien, il y a un siècle. Il faut faire du vide au nord du limes. C’est ce qui explique pourquoi femmes, enfants et vieillards algériens doivent crever en masse.

Au lendemain des évènements du 20 août 1955, qui inaugurent le cycle d’extermination, le correspondant d’un journal parisien, faisant son enquête sur les lieux, découvrait non loin de Philippeville1 deux petits villages algériens (mechtas) où toute la population avait été exterminée. Il ne restait plus que des chiens hurlant à la mort…

C’est logique, d’une logique criminelle mais rigoureuse : Philippeville, c’est le nord du limes, c’est la richesse. Depuis ces évènements, le massacre a avancé avec la même logique pendant deux ans.

Malan2 en Afrique du Sud veut sauver, dit-il, la « pureté de la race blanche ». Guy Mollet et Lacoste veulent sauver en Afrique du Nord l’architecture coloniale, la « pureté » de son style. C’est le même génie.

Le massacre a aussi son effet de sélection. Dans la forêt incendiée, on veut que le feu dévore certains arbres désignés à l’avance.

Au mois de mai 1945, une fureur de massacre s’était abattue sur l’Algérie où elle avait fait plus de quarante mille victimes. Mais on pouvait noter, dans certains des centres touchés comme à Guelma par exemple, la disparition quasi totale de l’élément qui savait lire et écrire, c’est-à-dire l’élite dans un pays où l’analphabétisme était la condition générale. La fureur du massacre fait donc un choix de victimes. Cela répond à des objectifs déterminés.

Ce n’est pas le fait du hasard si le vénérable Cheikh Larbi1 a disparu sans laisser de traces. On a expliqué sa disparition par son refus d’entrer dans les vues du gouvernement français comme « interlocuteur valable ».

Cette raison n’explique les choses qu’en partie ou, si l’on veut, n’explique que leur aspect passionnel. La disparition du Cheikh Larbi s’explique d’une manière plus systématique : elle tient à l’architecture de l’œuvre coloniale, à ses structures fondamentales comme on vient de les expliquer.

Il faut comprendre les « principes », d’une part, et les nécessités de leur adaptation, de l’autre.

Le gouvernement français a certainement compris la nécessité d’adapter les « principes » traditionnels de sa politique à la situation nouvelle créée par la révolution du peuple algérien.

Mais « adapter » un principe n’est pas modifier sa nature : il faut simplement lui donner un nouvel aspect plus conforme aux conditions nouvelles.

Reprenons maintenant en considération l’un des trois « principes » traditionnels de la politique française en Algérie, par exemple, le principe qui concerne l’organisation de la vie religieuse. Il est évident que tout dénouement de la situation politique actuelle quelqu’il soit, exigera le retour de cette organisation sous le contrôle du peuple algérien. En quelque sorte, c’est un de ses buts de guerre, un des objectifs de sa révolution. Or la présence du Cheikh Larbi à la tête de la dite organisation et l’influence qu’il pouvait exercer sur son orientation eussent été absolument incompatibles avec le principe traditionnel de la politique française dans ce domaine. Donc la condamnation du vénérable Cheikh était dans ce « principe » même, elle répondait à une injonction absolue de ses structures coloniales. Toute autre raison de sa disparition est secondaire. Si bien que nous avons cru, nous-même de notre devoir de l’avertir du danger, il y a cinq ou six mois. C’est dire que la chose était prévisible quand on applique au massacre sa logique.

Sur le plan moral, intellectuel et politique il faut donc lui donner le sens d’une épuration destinée à préparer le terrain à une solution apparente, mais compatible sous cette apparence avec les principes traditionnels du colonialisme adaptés à une situation politique nouvelle.

Voilà la logique de l’épuration. Donc en même temps que son effet de masse, le massacre a un effet sélectif pour défricher le chemin vers la solution apparente.

Certaines disparitions, certains assassinats, depuis un an, ne peuvent s’expliquer autrement : il faut ôter tous les écueils qui peuvent s’opposer à cette solution. Et si l’on donne à celle-ci toute sa signification sur le plan national et international, si on tient compte de son contenu colonial, atlantique, eurafricain, on pourra presque prévoir d’avance la marche des futures opérations de massacre et d’épuration.

On aura compris que cette épuration procède logiquement d’une prémisse à une conclusion et qu’elle a son horaire ; il faut lui donner le temps d’atteindre son ultime objectif. Et l’on aura compris enfin pourquoi l’automne dernier, à la tentative de médiation de S.A. Moulay Hassan, au cours d’un voyage à Paris, on lui ait déclaré à Matignon et au Quai d’Orsay, que la situation n’était pas encore mûre pour une solution. En langage clair cela voulait dire que le massacre et l’épuration n’avaient pas encore atteint leur objectif ultime et n’avaient pas encore créé en Algérie les conditions d’adaptation du colonialisme et de la sécurité de son limes.

Alors ! Carrez-vous dans vos confortables fauteuils, Pontifes de la sagesse internationale ! pour suivre la suite du spectacle que vous avez sous les yeux !

SOS… en Algérie, on massacre un peuple !

Et le successeur de Guy Mollet, M. Bourgès-Maunoury, retrousse les manches pour entrer en scène, cependant que les peuples civilisés, indifférents, dansent le rock n’ roll.

Les derniers débats de l’ONU ont prouvé que l’organisme international ne veut pas en prendre la charge. Et ses prochains débats s’annoncent aussi stériles si l’on en juge d’après les propos que vient de tenir M. Dulles1 au cours des récents entretiens nippo-américains à Washington.

Le secrétaire du Département d’Etat a déclaré, en effet, en parlant de l’Algérie, que « les USA n’avaient pas l’intention d’intervenir ou de s’ingérer d’aucune manière dans le conflit qui oppose la France à ce pays ».

La lecture de la Bible semble avoir appris à M. Dulles au moins le sens de l’euphémisme : il nomme « conflit » l’extermination d’un peuple.

Devant cette tragédie morale et humaine, le monde civilisé ne doit pas se taire et la voix de Bandoeng ne doit pas demeurer muette.

Il faut une explosion d’horreur dans les consciences, une marche symbolique de l’indignation humaine : une marche d’enfants, de femmes, d’hommes de bonne volonté pour obliger les détenteurs du pouvoir en ce monde de faire leur devoir…

L’humanité doit, par décision historique, se désigner elle-même la gardienne des lois garantissant le respect de la personne humaine. Elle doit, par cette décision, mettre sa signature, en quelque sorte, au bas de la Charte des Nations pour lui donner son sens véritable.

Et si elle sauvait de cette manière le peuple algérien, elle aura, en fait, sauvé deux peuples : l’un du massacre et l’autre d’un crime que ses dirigeants veulent lui faire endosser devant l’Histoire. Elle les aura, en même temps, réconciliés.

Et si elle accomplissait un tel miracle, elle aura aussi découvert le chemin de son propre Salut.

 
Le Caire, le 17 juin 1957

 

Ces lignes ont été rédigées par l’auteur sous forme de brochure diffusée gratuitement en trois langues : l’arabe, le français et l’allemand pour servir l’effort de guerre algérien.

1 Les ultimatums américain et soviétique aux trois pays membres de l’agression tripartite – Grande Bretagne, France et Israël –  contre l’Egypte – qui venait de nationaliser le canal de Suez à la fin d’octobre 1956 obligent ces derniers à mettre fin à leur agression.

2 Synonyme d’hypocrites.

3 Guy Mollet (1905-1970) Homme politique français, secrétaire général de la SFIO (ancêtre du parti socialiste), président du conseil (février 1956–mars 1957), connu pour avoir aggravé la répression en Algérie en autorisant la torture et en envoyant le contingent.

4 Maurice Bourgès-Maunoury (1914-1993) Homme politique français, radical-socialiste, président du Conseil (juin 1957 – septembre 1957)

 

 

1 Robert Lacoste (1898–1989) homme politique et syndicaliste français, député socialiste et ministre, ministre résident a Alger (1956-1958). Connu pour avoir voulu organiser la 3eme force en Algérie par la formation rapide de cadres algériens musulmans, la fameuse « promotion Lacoste ».

 

1 Jean Jaurès (1859-1914) homme politique français, fondateur de la SFIO en 1901.

1 Paroles de Jésus, Mathieu (14 : 26-28).

2 Lieu d’un drame fratricide algérien.

3 Respectivement massacre de l’armée allemande en France en 1944, massacre de milliers de français en Sicile en 1282, massacre des protestants à Paris en 1572.

4 Charles Maurice de Talleyrand-Périgord (1754-1838) évêque et homme politique français, son réalisme politique aigu est devenu proverbial.

1 Le bâtonnier Ali Chekkal, partisan de l’Algérie française, est abattu le 26 mars 1957 au stade de Colombes sous les yeux du président René Coty (1882-1962) dont le mandat a duré de 1954 à 1959.

2 Selon la légende, le Dr. Faust fit appel au diable pour retrouver sa jeunesse et acquérir la fortune contre la cession de son âme au Malin. Plus tard, il regretta son geste. Ce thème inspira à Goethe un de ses plus beaux romans philosophiques.

1 Quartier du sud-est de New York où se trouve le siège de l’ONU.

1 Cf. Les conditions de la renaissance ed. SEC, Alger 1991

1 Aujourd’hui Skikda.

2 Daniel François Malan (1874-1959) pasteur et homme politique sud-africain. Premier ministre, il promulgue l’apartheid en 1948.

1 Eminente personnalité de l’Association des Oulémas.

1 John Dulles (1888-1959) tout puissant secrétaire d’Etat américain de 1953 à 1959.