J’ai lu, tardivement, le communiqué du 4 aout publié par une centaine d’intellectuels et d’universitaires algériens,  et je n’ai toujours pas compris de quelle solidarité, de quel salut, et de quelle Égypte s’agit-il. Alors je leur pose, bien tardivement, un certain nombre de questions non intellectuelles et sans détours que je laisse à l’appréciation des braves gens sans partis et sans tribunes.

Quelques questions

A – Pourquoi un intellectuel viendrait-il à prendre position d’une manière sélective s’il n’était pas habité par un esprit partisan, sectaire, rancunier ou fixé comme une cristallisation sur une plaie sans pouvoir expliquer sa blessure, la panser ou proposer autre chose que la dénonciation d’un système algérien présenté comme moribond, sans alternative, en faisant le détour par  la question égyptienne.

B – Pourquoi ne pas montrer le lien entre le coup d’État consommé et la guerre en Syrie. L’histoire avance très vite et la démocratie est remise en cause en Occident, pourquoi cet attachement à la démocratie et l’attachement tardif et décalé à son processus?

Ma colère est simple : Se taire sur l’agression de la Libye par l’OTAN est une honte pour ma génération. Se taire sur l’agression de la Syrie est une humiliation pour les futures générations car le feu de la Fitna les atteindra de nouveau. Faire une distinction entre le sang des Arabes et des Musulmans qui coule par haine des militaires algériens et égyptiens n’est pas ce qui est attendu des intellectunnels qui vivent de la rente de leurs titres universitaires comme les autres vivent de leurs grades, de leur savoir religieux ou de leur marché noir.

C – Il est difficile de comprendre comment et pourquoi les indigènes de la République en Algérie ou en France se mettent à mille pour faire un communiqué alors qu’ils ne sont ni parlementaires, ni ONU, ni ONG qui a une quelconque influence médiatique ou politique. Devant la puissance médiatique impériale et sioniste, n’était-il pas simple et plus efficient de faire mille analyses, milles questions réponses pour occuper un tant soit peu le peu d’espace et élargir la résistance. Chacun des signataires a le talent de produire mille articles pourquoi alors s’enfermer dans un communiqué unique au lieu de multiplier les canaux de communication et les angles d’analyse.

Au lieu de viser par ricochet, il faut oser dire que l’Algérie risque de devenir une base coloniale après avoir été transformée en comptoir commercial par la faute de son personnel civil et militaire, de ses clercs religieux et intellectuels. Les militaires algériens ou égyptiens à l’instar des civils algériens ou égyptiens sont le produit de la même carence qui nous habite tous sans exception.

D – Il faut oser raconter nos maux et défier nos véritables adversaires. Il faut oser parler de l’échec des mouvements politiques et de l’incompétence des élites intellectuelles à initier ou à conduire le changement. Le militaire est là bien en place, il joue son rôle répressif comme le conçoit le système qu’il représente. Mais le jeune qui sort des universités et des écoles en faillite et qui n’a pas lu tous nos articles et tous nos  livres a besoin d’espérer, de faire des projets, de lutter.

E – Qu’est-ce que nous lui avons proposé autre que la rhétorique, la subversion et la confusion.

Quelles sont les grèves et les communiqués des intellectuels et universitaires algériens pour améliorer les conditions de vie et d’études des étudiants algériens, quels sont les cercles d’études initiés sur les programmes, la pédagogie et la didactique dans les écoles et l’université, combien d’heures d’enseignement gratuit ont été données aux enfants de ce pays pour les libérer d’un système qui ne donne sa chance qu’aux pistonnés et aux nantis.
Quels sont leurs projets pour la médecine, la science, l’agronomie, l’hydraulique, l’urbanisme, l’architecture, la défense d’un pays qui ne sait parler ni en arabe, ni en français, ni en berbère. Nous avons du mal à comprendre cette posture algérienne, celle du serpent qui se mord la queue.

A moins de me tromper, je n’ai pas souvenir d’avoir lu ou entendu, par le passé, un de ses intellectuels poser la question de l’Académie de langue en Arabe pour soutenir l’arabisation en Algérie.

La langue est le socle de notre identité, le canevas de nos idées, la fluidité et le sens de notre communication. La démocratie est moins importante. La première libère nos mentalités, la seconde libère nos pratiques. La seconde est inefficace lorsque la première est déficiente, mais lorsque la première a de la vitalité, elle peut imaginer la seconde et son alternative. La première comme la seconde ont des référents. Quels sont nos référents par lesquels on construit notre devenir et notre ligne d’orientation, et avec quels référents on fédère nos forces ? Ce sont les réponses à ces questions qui permettent de se positionner sur les drames en Algérie et ailleurs dans le monde arabe.

L’Islam est utilisé par nos intellectuels comme l’Arabe ou le Berbère dans le dialecte FLE algérien, il n’est ni structurant ni structuré. Les référents français sont toujours le creuset de notre culture, de notre idéologie, de notre terminologie. Lorsque nous parlons de l’Algérie c’est comme si nous parlions à des Pieds-noirs et non à des Algériens… Lorsque nous voulons résoudre nos problèmes c’est à la France et aux États-Unis que nous faisons référence et c’est eux que nous appelons pour arbitrer comme si entre nous il n’y a pas de langue commune, de raison commune, de territoire commun, de destin commun…

Expériences et références
L’expérience nous a montré que les élites algériennes ne s’expriment que pour occuper des positions politiques lorsque le système est en crise afin de se faire coopter. Cela remonte bien loin. Mais nous savons aussi  que Boutef est fini ainsi que son règne, comme nous savons aussi que le nouveau système est déjà en place depuis déjà longtemps même s’il entretient le suspense.

Nous savons que vous ne croyez pas à la solution islamique alors à quelle Égypte vous apportez votre solidarité, de quelle Algérie vous parlez ? Sobhane Allah ! Vous dénoncez l’Islam politique et vous avez appelé à son échec, alors à qui vous exprimez votre solidarité.

Nous savons que la démocratie vous ne la connaissez qu’à travers les livres de l’Occident. Vous ne pouvez pas apporter une grande contribution à l’éveil des sociétés musulmanes en clarifiant les notions de pouvoir temporel, de gouvernance, d’alternance politique dans la pensée musulmane ou dans le Coran et la Sunna. Les islamistes ont manqué de savoir et votre savoir serait le bienvenu. Quel a été votre apport à la pensée musulmane ? Quel a été votre projet sur l’algérianisation de l’Islam ?

Bien entendu les cajoleurs, les professionnels de la dénonciation, et les fascinés par les titres de professeur et de docteur vont s’indigner de mes critiques à l’encontre de l’intelligentsia algérienne. Alors il faut oser interpeller les intellectomanes et les boulitiques de l’Algérie indépendante et deviner l’avenir de l’Algérie si elle venait à leur être confiée.

Les titres, les publications et les thèmes ne m’intéressent pas. Ce qui m’intéresse ce sont les références idéologiques et politiques affichées ou sous-jacentes dans le discours ou dans l’écrit d’un intellectuel. La pensée de Borhan Ghalioun, de la Sorbonne ou du Journal le Monde dans l’analyse de l’Islam et de la société arabe ne sont pas un titre de vertu alors que le Coran qui est le Bayane, le  Borhane, le Forqane par lequel nous analysons le monde et nous construisons notre pensée est occulté. Je n’ai ni complexe ni fascination devant une pensée qui pose l’équation du monde musulman dans les limites idéologiques et culturelles de l’Occident judéo-chrétien, même si cette pensée se veut émancipatrice.

Quel crédit accorder à ceux qui parlent de l’Islam alors qu’ils le désignent comme troisième « rameau monothéiste » ou comme  « le tiers exclus de la révélation abrahamique ». Quel crédit accorder à ceux qui analysent l’Islam et le monde musulman sous la perspective orientaliste française ou anglo-saxonne alors que l’engagement pour ou contre l’Islam et ses rapports à la civilisation devrait objectivement partir de l’analyse de sa cohérence interne, de ses sources internes, de sa confrontation avec l’occupation.

La plupart des intellectuels arabes et musulmans ont la fâcheuse manie de monologuer avec l’Occident lorsqu’ils se penchent sur les problèmes du monde arabe et musulman. Même si leurs discours et leurs thèmes sont « révolutionnaires », ils s’expriment comme les « interlocuteurs valides » de l’Empire.

L’intellectuel n’est pas celui qui manie les mots et les concepts des autres, mais celui qui forge les concepts ou qui apporte des grilles de lecture autonome pour comprendre le drame de son peuple. Nos professionnels de la pensée et de la plume transposent les concepts, le  drame et l’histoire des autres sur notre  réalité façonnée par la convoitise et la prédation des autres.  Les étiquettes islam, impérialisme, progrès, civilisation, modernité ne sont pas signifiant par eux-mêmes. Il faut les transposer dans leur canevas idéologique, dans leur système de pensée. Les intellectuels musulmans, francophones ou arabophones, sont toujours marqués de l’empreinte franco musulmane.

Présenter  la modernité et la démocratie occidentale comme la quête ultime des musulmans sans faire l’effort de penser et d’expliquer la Choura, l’État, le Pouvoir, le despotisme dans la logique interne du Coran c’est servir les objectifs idéologiques stratégiques de l’Occident. Les égyptiens avaient déjà ouvert la voie médiatique, idéologique et politique pour donner l’illusion que les laïcistes ne sont pas ennemis de l’Islam et pour faire croire que les Frères musulmans allaient se dissoudre dans la démocratie occidentale. Nous connaissons les prémisses et les suites que les intellectuels algériens occultent. Nous connaissons les auteurs occidentaux et leurs préjugés idéologiques sur les  implications de cette affirmation subversive : « Avec l’avènement de la modernité, la pensée politique arabe se trouve tiraillée entre deux angoisses : d’une part, la peur que les sociétés musulmanes soient exclues du processus de modernisation, et d’autre part, la crainte qu’elles soient obligées de renoncer à leur religion et donc à leur identité. »

Si Ali Belhadj veut nous situer dans la période médiévale de la décadence de la civilisation musulmane, les intellectuels algériens veulent se présenter comme l’alternative entre la « peste et le choléra » alors qu’ils ne font que traduire avec beaucoup de retard la chère idée de Jacques Berque : exporter en Afrique du Nord l’Islam de France. L’école anglo-saxonne a les moyens que l’école française n’a pas et offre plus de moyens d’exportation et plus d’expertise. Je ne dis pas que les intellectuels algériens sont des traîtres, mais je dis qu’ils participent par excès d’intelligence et d’érudition à la lutte idéologique que nous mènent l’Empire et ses vassaux. Le Coran nous a montré que l’égarement le plus nocif est celui qui est revêtu de science. Le Prophète (saws) a montré que le véritable savant est celui qui prend position contre la Fitna même si toute la terre est liguée contre lui.

Les intellectuels égyptiens et algériens se mettent par rapport aux intellectuels et aux médias occidentaux dans une posture de miroirs déformants. Chacun se renvoie l’image de l’autre tel que ce dernier la véhicule auprès de l’autre sans lien avec la réalité ni la vérité, mais dans un processus itératif aliénant. Musulman, nous nous percevons et nous percevons l’Islam et l’Algérie à travers le regard du non musulman et du non Algérien qui nous renvoie sa propre perception sur nous ainsi que sa culture sur notre religion et notre pays avec bien entendu ses préjugés. Nous renvoyons à ce même étranger les biais qu’il nous a inculqué après les avoir intériorisé et enrichi. Il se trouve face à lui même par un détour sur nous mêmes qui remodèle sa perception, ses fantasmes et ses préjugés. Les aller retour de l’un vers l’autre ne sont que des regards biaisés, tronqués qui finissent par devenir savoir académique, profil adapté et adopté, des occurrences d’illusion de savoir l’autre dans sa connaissance sur nous et vice versa sans objectivité et sans moyens de différencier .

Quel crédit accorder à ceux qui annoncent qu’expliquer la religion par la religion c’est tourner dans le cercle vicieux qui consiste à expliquer une chose par elle-même. Le phénomène religieux, le sentiment religieux, la sensibilité religieuse ne seraient, selon eux que des exacerbations sociales, une quête de dignité. Marx et Engels n’ont jamais osé se prononcer aussi catégoriquement  sur ce qu’ils appellent le mode de production asiatique et les religions non chrétiennes. L’école française, comme les médias français, sont une catastrophe autant pour la foi que pour l’esprit rationnel qui deviennent otage d’un prêt à penser idéologique, d’un comportement séculier.

Toutes les interventions « islamistes » des intellectuels algériens correspondent souvent à des périodes de crise. Nos intellectuels en faisant le lien entre les aspirations démocratiques et technologiques des Arabes et des musulmans se sont interrogés, innocemment, sur Kadhafi resté trop longtemps au pouvoir. Ils évacuent l’analyse sociologique, politique et historique de la Libye et répètent ce que l’Occident voulait dire pour se donner légitimité à son agression contre la Libye. Ils évacuent l’Islam dans leur raisonnement et dans leur discours sur l’agression de la Libye et deviennent des boites à musiques, des machines de citation de la propagande occidentale. J’avais traité Tarek Ramadhan de pygmalion dans sa manière de traiter « la révolution arabe » et de donner légitimité intellectuelle pour assassiner le « fou » de Libye. Ce n’est pas un cas isolé.

La tragédie du monde arabe que nos intellectuels évacuent de leur champ d’analyse et de leurs discours est dans le nombre impressionnant de grands, de moyens et de petits pygmalions. On les trouve sous les étiquettes islamistes, socialistes, nationalistes, modernistes et autres camouflages. Les peuples arabes, et en particulier les Égyptiens et les Algériens, sont gavés de ce que Malek Bennabi appelle de la fausse monnaie intellectuelle. Sans citer de noms et de lieux, je veux exprimer, ici mon agréable étonnement lorsque j’avais vu des personnes, des livres et des articles ensemble alors qu’idéologiquement ils sont ennemis irréductibles. J’ai vite déchanté, car le seul lien qui les unissait était la haine du régime algérien et de ses généraux.

On ne fait pas une politique crédible et on ne construit pas une gouvernance alternative par la haine, la rancune et la dénonciation. De la même manière on ne devient pas intellectuel en se taisant sur les agressions de l’Empire contre nos pays sous prétexte qu’ils sont mal gouvernés. Il y a une éthique. Il y a une logique et un devenir : ces tyrans finiront par partir en Enfer, devrions nous les y rejoindre ? Celui qui ne se pose pas cette question, il est préférable pour lui de ne pas être ni intellectuel ni politique, car un homme du commun a au moins la chance de ne porter que son petit fardeau, mais un homme de religion ou de lettre porte le fardeau de tous ceux qu’il a mal influencé. L’Islam et l’Algérie ne sont des discours, ce sont des responsabilités morales devant Dieu et devant les Algériens. Les Algériens peuvent ne pas comprendre, ne pas lire, oublier ou s’en foutre. Allah n’oublie pas !

Par ailleurs parler de « régression féconde » pour annoncer ce que l’Occident désire : l’échec de l’Islam politique n’est pas une conceptualisation, mais du Takharbite. Poser l’équation en opposant  l’école hanbalite « politique » de Sayed Qotb à celle de l’école moderniste de Mohamed Abdou c’est une fois de plus importer des clichés sociologiques à une réalité qui n’est pas celle de l’histoire du monde musulman ni de ses aspirations. Nous revenons toujours à cette posture intellectualiste algérienne et égyptienne non seulement simplificatrice, mais prisonnière des références occidentales qui sont la modernité, la démocratie, la sécularisation. La vérité c’est que Sayd Qotb apologiste de l’Islam et polémiste contre les autres va habiller l’Islamité de la démarche révolutionnaire non musulmane et en faire un instrument de discrimination pour garder les uns et exclure les autres dans le courant islamique. Cheikh Mohamed Abdou va faire la démarche contraire : il va considérer que l’Islam lui manque les instruments et les choses de la modernité qu’il va importer de la modernité occidentale. Les deux ont fait l’erreur de forger l’islamité par référence à la violence révolutionnaire pour Qotb et à l’imitation et à l’importation des outils modernes de l’Occident par Abdou.

Les deux démarches fausses ne sont pas parties de l’Islam vers l’Islam par l’Islam, elles ne pouvaient que s’épuiser et finir comme des inachevés, des caricatures. Ce n’est pas l’Islam qu’il faut réformer par l’importation, mais les musulmans qu’il faut réformer par l’Islam. Les Hanbalites égyptiens ont vécu cette expérience qui a davantage modernisé les moyens sans islamiser les contenus et les processus par la voie de Abdou. Par la voie Qotbienne, la société s’est radicalisée et s’est divisée. Les deux voies n’ont pas permis l’éveil escompté des Musulmans. Les deux voies ont connu l’échec car elle se sont fondées en important la méthode et les moyens de l’Occident et en positionnant l’un totalement fermé à l’Occident considéré comme l’ennemi, et l’autre totalement ouvert à l’Occident considéré comme la panacée. L’Islam lui même n’était pas le moteur structurant et intégrateur. Il n’était qu’un ensemble de matériaux.

Pourquoi ne pas dire la vérité sur notre panne ou faire l’effort de la rechercher en dehors des lieux communs que nous présentent l’Occident. Il est légitime pour l’Occident de nous mépriser, de nous agresser, de nous imposer sa grille de lecture, car il nous convoite. Ce n’est pas légitime pour ceux qui parlent notre langue, pratique notre religion et ont la même couleur de peau que nous.

Ce ne sont pas des intellectuels dans le sens où ils lisent les problèmes de la société avec un mental lucide et pointu, mais des experts en lutte idéologique qui prennent position, cherchent les arguments et bricolent les outils de salut national. Par simple hasard, leur rhétorique, leurs discours et leur cynisme rencontrent ceux de la lutte antiterroriste mondiale.

Lorsque la situation les arrange, l’armée est appelée à la rescousse pour défendre la démocratie dont ils sont les représentants ex cathedra. Mais lorsque la situation semble « maitrisée » par l’armée au prix d’une guerre civile, les voilà qui conteste le pouvoir des militaires et qui s’imaginent que leurs artifices vont convaincre l’armée et le peuple (algérien et égyptien) de leur donner le pouvoir.  Ecrire un livre est chose facile. Le publier avec tout le tapage médiatique et publicitaire n’est pas facile, à moins que cela n’entre dans la stratégie des interlocuteurs valides de l’Occident. Ce ne sont pas les dizaines de milliers de morts qui vont témoigner dans ce monde sur les livres des intellectuels de la Fitna.

Les vivants algériens ne lisent pas, et ceux qui survolent les forums des professionnels de la contestation et sont fascinés par les mots étincelants ne parviennent pas à comprendre que la sociologie est comme la psychiatrie : il faut avoir l’âme d’un peuple pour comprendre ses souffrances et pour comprendre son tissu social et son système de représentation. Freud est désavoué dans sa propre sphère, mais les illusionnistes algériens croient dur comme fer qu’ils sont producteur de concepts et qu’ils peuvent en un tour de passe-passe écrire l’histoire du monde arabe focalisé sur la modernisation. Lorsqu’on analyse le discours on trouve des souhaits, les désirs de parler au nom du FFS, les sous-entendus de parler au nom d’une partie de l’armée… Les grands sociologues et les grands professeurs de l’Algérie, interviewés par la Croix et salariés des Universités françaises, ont soutenu la Croisade contre la Libye. Ils sont au même niveau lamentable que les Islamistes et les gouvernants qu’ils dénoncent.

Ils sont dans le délire bavard sur Smain, Lamari, Nezzar, Tewfik et tout uniforme qui passe alors que le jeune hittiste désœuvré ne le fait plus pour ne pas perdre son temps et son esprit. Depuis octobre 88 et tout particulièrement depuis janvier 92 la rente historique est remplacée par un autre fonds de commerce. Sur le plan concret les mères des disparus sont abandonnées à leur sort. Les soldats algériens, musulmans, qui ont tué des Algériens et se sont fait tués par des Algériens, n’émeuvent personne.

Quelques chantiers 

Pour ne pas sombrer dans la même rengaine qu’eux, je vais leur faire les propositions suivantes. Elles n’ont rien à voir avec la démocratie,  les schémas classiques de la France et ses visées post coloniales :

1 – Libérez-vous des faux clivages et du conjoncturel. Inscrivez-vous dans la démarche prophétique de la Réforme et du devoir de bon conseil pour Allah, Son Prophète, Son Livre, les gouvernants et les gouvernés. Ne soyez  otages ni de l’esprit partisan ni de la démarche « classiste » de l’oppositionnel contre le pouvoir, du soutien critique à ce pouvoir ou de l’auxiliariat du système. Restez autonomes et prenez de la distance sur les faits passés ou présents.

2 – Analysez les processus et leur devenir sans passion ni parti pris.

3 – Dites à celui qui a bien fait tu as bien fait, et à celui qui a mal fait tu as mal fait.

4 – Réalisez ce que quelques-uns d’entre nous ont tenté de faire sans jamais pouvoir le réaliser faute de moyens, de compétence, d’écoute et d’encadrement : des observatoires, des lettres d’analyses, des monographies, des rencontres, des propositions, des idées, qui font éveiller les consciences, qui apportent des solutions, qui répondent aux interrogations, qui témoignent.

Si les Prophètes ne peuvent nous servir de guide alors nous pouvons trouver exemple dans l’histoire de l’Europe à laquelle nous nous identifions. Machiavel a été présenté comme un être diabolique animé par le pouvoir, mais pourtant il avait consacré sa vie à l’unité et à la grandeur de l’Italie. Il avait laissé cette expression pour expliquer ses efforts de mobilisation des compétences au service de l’État et de la nation :

« C’est ton devoir d’honnête homme si, par le malheur des temps et de la fortune, tu n’as pas pu faire toi-même le bien, d’en donner aux autres des leçons, à cette fin que, bien des hommes en étant capables, quelqu’un d’entre eux, plus aimé du ciel, puisse le réaliser. »

5 – Montrez vos capacités à gouverner sinon apprenez à gouverner en montrant l’alternative. Les braves gens du peuple, les fonctionnaires et les techniciens ainsi que les cadres honnêtes et nationalistes doivent garder l’espoir et voir qu’il y a d’autres manières de faire, de penser que celles des cooptés et des abrutis qui encombrent les espaces économiques et politiques de l’Algérie.

6 – Faites votre devoir et laisser les  gouvernants et les gouvernés assumer leurs responsabilités de vous écouter et de vous suivre ou non, sans peser sur leur liberté de choix et sans les matraquer idéologiquement et médiatiquement. Votre responsabilité est d’éclairer les uns et les autres pour le bien de tous. Vous ne pouvez être au-dessus du Prophète (saws) :

{Si ton Dieu le voulait, tous les habitants de la terre deviendraient croyants. Peux-tu, toi, contraindre les hommes à être croyants ? Aucune personne ne peut croire si ce n’est avec la permission d’Allah. Il jette l’opprobre sur ceux qui ne raisonnent pas.} Younes 99 – 100

Votre vocation d’intellectuel est de faire le bien et de mettre vos privilèges de savoir et de raisonnement au service de la libération de notre peuple et de notre pays. Si les gouvernants ne veulent pas vous écouter, sachez que les Prophètes n’ont pas été écoutés, mais ils n’ont pas baissés les bras, et ils ne se sont pas contentés de dénoncer. Ils ont éduqués les gens et leur ont appris à être endurants et espérant.

7 – Il ne s’agit pas de faire des communiqués, mais d’organiser la pensée et l’action sociale, économique, culturelle, technique et scientifique au service de l’État, même si le pouvoir est corrompu, au service du peuple même si ce peuple est soumis au matraquage médiatique et à la culture de la rente. Allah a promis qu’il ne laisserait pas vaine l’œuvre d’une femme ou d’un homme faisant le bien et agissant en solidarité de foi.

L’occident que vous idéaliser a la vertu que vous transgressez lorsqu’il s’agit de votre pays : Dès que 2 ou 3 universitaires se rencontrent ils ont objectivement et subjectivement réalisé les conditions de la recherche et de l’ingénierie, même si les moyens font défaut. Musulmans et algériens, il est attendu de vous ce qui n’est pas attendu des gens au pouvoir ou des gens du commun, car c’est par votre manière de raisonner et par votre champ de préoccupations que se fera la rupture avec le système d’inertie et avec la culture de la rente.

8 – Prenez garde à Allah : L’école et l’université algérienne sombrent. Montrez les voies du salut. Vous pouvez  édifier des centres de formation, des universités populaires, des projets de réforme de l’éducation, de l’enseignement et de la formation. Vous êtes écoutés en Europe, mobilisez des fonds au profit de la formation professionnelle. Les fonds doivent mobilisés pour l’amour du bien et pour le bien de l’Algérien, n’en faites pas un conditionnel idéologique.

9 – Ne parlez pas au nom des militaires, laissez-les assumer les fautes de vos jugements, de vos conseils et de vos confusions.

10 – Prenez garde à Allah : Ne restez pas silencieux sur le drame libyen que vous avez cautionné, ne restez pas silencieux sur l’agression impériale et sioniste contre la Syrie. Le silence sur l’effusion de sang aura un prix rédhibitoire sur nos devenirs à tous.

11– Arrêter de croire que l’émeute, la révolution ou que l’histoire française soit notre référence pour construire un État de droit.

12 – L’Occident a achevé sa post modernité et va contre le mur alors arrêtez vos fabulations.

13 – Ne faites pas du particularisme de certains kabyles un problème principal. Vous ajoutez de la confusion et de la complexité. Nul n’a le droit de se placer sur le terrain des sensibilités  religieuses, ethniques, linguistiques lorsqu’elles risquent de faire voler en éclats le vivre ensemble, les valeurs communes, l’histoire identique et le même territoire.

14 – Si chacun de nous tous avait accompli son devoir national, moral et religieux envers l’Algérie et les martyrs jamais nous n’aurions contribué, par nos prises de position insensées, au naufrage de l’Algérie.

15 – L’Égypte c’est 85 millions de misérables affamés laissés à la merci des monarchies du Golfe. L’engagement humaniste et religieux c’est de demander que l’Algérie libère un ou deux milliards de dollars, bloqués à l’Étranger, pour venir en aide aux plus démunis, aux victimes de la répression. Vous aurez fait œuvre humanitaire et acte politique hautement symbolique en interpellant l’Algérie qui semble avoir totalement disparue de la scène géopolitique. L’Algérie et ses intellectuels de l’intérieur ou de l’extérieur sont hors du monde. Ils ne pensent pas le monde et n’agissent pas sur le monde, ils sont pensés par le monde et phagocytée par lui.

16 – Il est vrai que vous apportez des éclairages « intéressants » sur l’Islamophobie, les caricatures blasphématoires, les symboles religieux. Mais la vérité, sans polémique, est que c’est le même schéma mental qui est dominant dans vos analyses où l’Islam soit est renvoyé dans un enfermement spirituel de religion bouddhiste, soit est mis dans un montage qui le met en prises avec les problématiques séculaires de l’Occident. Impossible de vous émanciper de l’emprise idéologique de l’Occident et de la production intellectuelle coloniale.

17 – N’oubliez pas que c’est vous, en Algérie et en Égypte, qui avez appelé l’armée à intervenir en dépit du bon sens et de l’effusion de sang certaine. C’est vous, ou du moins une grande partie d’entre vous, qui soutient la guerre dans les pays arabes.

Un concept, comme « la régression féconde » n’a de sens que si et seulement si il est vérifié par l’expérience des faits. Les faits montrent que vous vous êtes inscrits dans la régression de l’Occident et vous voulez faire féconder le monde arabe et musulman par son chaos.

18 – Faisons un appel solennel pour mobiliser les Algériens contre le projet d’agression qui cible le monde arabe et qui cible notre territoire, nos ressources, notre armée.

19 – Ouvrons un débat sérieux sur la réforme et le changement par la voie prophétique qui implique toute la société par des voies pacifiques, progressives et responsables.

Dernier mot

L’intellectuel est celui qui produit de la pensée inédite :

« Il ne s’agit pas d’apprendre des formalismes, mais d’apprendre à formaliser » Emmanuel Kant.

Nous sommes loin de cette démarche.

La douleur de l’Arabe n’est pas audible à nos intellectuels dont on attend la publication d’un communiqué demandant aux musulmans de France et d’Algérie de dire non au coucouricou des va-t’en guerre. Lorsque le sang qui coule n’a plus de valeur, il faut s’attendre à ce que l’intellectuel et son écrit ne valent pas mieux qu’un pipi de chat ou un pet de moustique.

Conclusion

Le devoir de vérité m’oblige à dire que mes attaques ne visent pas une personne en particulier et ce pour deux raisons. La première : je n’ai aucun conflit personnel ou politique avec les signataires pris individuellement. La seconde : j’ai cité des écrits pour créer une situation pédagogique, mais dans le parcours des personnes évoquées il y a des idées, des postures et des travaux qui méritent l’étude et le respect.

Je me suis insurgé contre un communiqué collectif et ses assises idéologiques pour les raisons que je n’ai ni cachées ni inventées. Chacun de nous veut être un éveilleur de consciences, et à ce titre je dis aux jeunes générations : regardez comment nous sommes doublement prisonniers du système que nous combattons et de l’école coloniale que nous réfutons. Le chemin de la libération est complexe. Il commence par l’acquisition de ses propres références et la culture de l’esprit critique sans concessions.

Suivre Qaradhawi, Ali Belhadj, Omar Mazri ou les intellectuels algériens sans discernement et sans liberté de penser est dommageable pour l’esprit et pour la nation. Osons montrer les poutres qui sont dans nos yeux.

Omar MAZRI