Pourquoi Bouteflika est-il possible ? Parce qu’il y a une majorité qui lui correspond, qu’il a créée, qui le suit et qu’il a précédée. Comme lui, un tas de gens sont assis, sont invisibles, murmurent, vivent de la gloire des martyrs, n’ont jamais pris les armes mais seulement la parole, sourient jaune, détestent le peuple comme lui, croient que personne ne les mérite, ne croient pas qu’ils ont des comptes à rendre et pensent qu’ils sont uniques. Et parce que ceux qui pensent, s’indignent, se soulèvent, protestent, en appellent à la raison et au sens de l’Etat, défendent la justice et dénoncent les corruptions, sont minoritaires. C’est l’équation. Et l’avenir est pour celui qui inversera cette proportion tragique.

Comment ? Il ne suffit plus désormais de dénoncer le régime : il est au-delà du scandale et ne se soucie plus des apparences. Qu’on l’insulte, le critique, le dénonce, l’assigne ou l’accule, ne sert à rien. Il a l’argent, l’armée et les papiers. Il faut « travailler » l’autre acteur, l’autre poids mort de la balance : le fameux peuple qui est nié au nom du peuple. On ne peut rien faire avec des gens qui ont le culte du tapis et de l’ablution comme solution. Pour eux, la division des tâches est claire : eux travaillent l’au-delà et il faut déléguer la vente du pétrole et l’approvisionnement de l’alimentation générale à quelqu’un : Lui, les siens. Ou un autre. Cela importe peu. Quand on n’a pas de projet terrestre, on sous-traite avec un gardien de parking ou un fournisseur de sucre et d’aliment. On se sent à moitié concerné par la pointure de la chaussure quand on a une jambe ici et l’autre dans la tombe. La bigoterie est l’ennemi de la conscience et de l’éveil. La religion telle que pratiquée aujourd’hui est un renoncement qui conduit au fatalisme et à la démission et à la résignation. Quand le pays est une salle d’attente, on se soucie peu de sa peinture, des couleurs et de la propreté. Ce n’est pas pour rien que le régime encourage et laisse faire la religion des fatwas et des chouyoukhs. Un croyant est toujours plus docile qu’un citoyen.

Ensuite, on ne peut rien faire avec un peuple qui a peur de lui-même. Les Algériens ne craignent pas autant la répression policière que le chaos qui, leur dit-on, sommeille en eux. Ils sont stigmatisés et bloqués par l’image qu’ils ont d’eux-mêmes. Un loup est une solution pour un troupeau de moutons qui se pensent carnivores et qui croient qu’il vaut mieux que le loup les mange un par un, que s’ils se mangeaient les uns les autres en même temps.

Ensuite, il faut clarifier les propositions. La force du régime est d’apparaître comme quelqu’un qui sait ce qu’il veut, cohérent. Contrairement aux oppositions et au peuple. Cela provoque l’adhésion de ceux qui cherchent le confort et la solution facile. Il faut proposer mieux que le printemps « arabe » qui a désormais mauvaise presse et mieux que le régime qui est menteur par essence et dangereux par son entêtement.

Ensuite, il faut viser les grands électeurs et leurs appareils et en investir les espaces, les directoires, les lieux et les noms. Beaucoup d’Algériens sont encore les fils dociles du vieux FLN et de ses appareils de masse et de ses clients. Il faut démanteler cette filiation affective et cette peur du changement. D’abord en visant les appareils, mais aussi en parlant aux siens, voisins, proches, amis…etc. Sans émotion, sans violence ni mépris.

Ensuite, il faut de l’argent. Des patrons derrière le dos, des hommes d’affaires qu’il faut séduire par l’avenir, le consensus et qu’il faut désinquiéter, peu à peu et leur démontrer que l’immobilité n’est pas la stabilité, cette femme préférée de l’homme d’affaires.

Un régime est tout à la fois fort et faible. Laissons lui sa force, travaillons sa faiblesse. La liste est ouverte. Et si Bouteflika est aujourd’hui possible malgré la monstruosité de la situation et son désastre, c’est parce qu’il repose sur une équation qui en défaveur de l’initiative, du mouvement, de la contestation. Il a peut-être une chaise roulante, mais nous, nous avons une chaise qui ne roule même pas.

Kamel DAOUD – Le Quotidien d’Oran