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Ce qui est hilarant ou affligeant  n’est ni le quatrième mandat, ni l’état de santé du candidat « favori », ni la médiocrité et le ridicule de l’administration, ni l’absence de perspective et l’improvisation que se partagent le peuple, le pouvoir (les autorités civiles et militaires) et l’opposition, mais les gesticulations et bavardages de ceux qui se réveillent à quelques jours du scrutin pour le dénoncer ou le contester.

La dénonciation du régime algérien, de ses généraux et de ses clercs ne me semble pas la voie qui apporterait le réconfort au peuple et interpellerait les consciences aptes à promouvoir le changement. On ne provoque pas le changement en conjurant le sort ou en se faisant l’instrument d’un diabolique jeu d’appareils. Rappeler les dizaines de milliers de morts de l’Algérie post coloniale à l’instar des centaines de milliers de morts de la guerre de libération nationale ne va toujours pas provoquer l’éveil salutaire. Ce ne sont donc pas quelques mécontentements et quelques gaspillages de ressources et de temps supplémentaires qui vont imprimer à l’histoire en panne un sens et un rythme inédits.

La logique historique a montré qu’en tout lieu et en toute époque sur cette terre le pouvoir politique distribue rente foncière et privilèges socioéconomiques aux forces militaires et civiles qui l’ont façonné ou qui l’aident à se maintenir au pouvoir. Ils ne se contentent pas de spolier les biens, ils humilient les hommes :

{Certes, quand les tyrans s’emparent d’une Cité, ils la corrompent et avilissent les nobles de ses habitants. C’est ce qu’ils font toujours.}An Naml 54

Souvent les opposants à ces tyrans ne font pas mieux lorsqu’ils « libèrent » la cité, car leur projet est souvent un projet de confiscation ou de vengeance que les termes liberté et justice, religion et paix, ou nation et peuple masquent habilement. Souvent le projet révolutionnaire ou le projet de réforme est en deçà des attentes et des espoirs, car ceux qui en revendiquent la paternité n’en sont pas les véritables auteurs. Dans le mouvement implacable de l’histoire celui qui ne progresse pas régresse jusqu’à effacer de sa mémoire et de ses désirs l’idée de progrès ou de mouvement.

Parfois les serviteurs les plus zélés deviennent les opposants les plus virulents lorsque leurs privilèges sont remis en cause par le système de passe-droit qu’ils avaient toléré. La dénonciation, la protestation et l’opposition sont sans effets historiques lorsqu’elles ne sont que conjoncturelles, partisanes ou opportunistes sans être portées auparavant par une conscience aiguisée qui refuse par dignité, par devoir, par humanisme, par foi la laideur de la servitude et de l’oppression. La douleur personnelle est une motivation supplémentaire, mais elle ne suffit pas à expliquer ni à solutionner le processus historique et social complexe de l’humiliation qui s’étend sur des siècles et des territoires jusqu’à devenir la norme.

{Certes, Pharaon s’est comporté avec arrogance de par la terre, il a désuni ses habitants en clans divers, opprimant un groupe d’entre eux, massacrant leurs enfants et laissant vivre leurs femmes.} Al Qassas 4

Pourquoi un peuple devrait-il subir ce modèle de cruauté durant des siècles ? Quelle est la psychologie du tyran, quelle est la sociologie qui favorise l’émergence des tortionnaires, quelle est la part de responsabilités des élites dans la servitude du peuple, quelle est la mentalité de l’asservi, qui est responsable, comment se libérer ? Vivre ou partager la douleur des opprimés n’est pas suffisant pour apporter les réponses. Il faut un pouvoir d’abstraction et une distanciation pour saisir un phénomène historique et comprendre ses invariants et ses déterminants. Le temps à l’échelle d’un homme ou d’une génération ne peut être le repère des phénomènes à l’échelle historique ou métahistorique. A cette échelle les notions particulières et singulières qui tentent d’appréhender la réalité ne font que la déformer et la mutiler. Bouteflika, tel général ou tel fonctionnaire ne sont que des reflets qui incarnent le flou d’une réalité à un moment donné, mais ils ne sont ni la netteté ni la réalité qui permettent de voir la vérité.

La philosophie a inventé les concepts, les représentations générales et abstraites, pour donner signification à la réalité et contenir entièrement et globalement les phénomènes de la genèse et de la manifestation de la réalité. La réalité est plus complexe que le concept qui est contrait de réduire les facteurs et les liaisons pour devenir intelligible et modélisable. Hélas les Algériens qui interviennent dans le débat sur le devenir de l’Algérie n’ont pas recours à des concepts ou à des principes pour expliquer et se positionner. Ils ont recours aux notions vagues ou aux faits divers.

Un tel se prononce pour ou contre un candidat, un autre se prononce pour une assemblée constituante, mais tous viennent avec un préjugé idéologique sur la gouvernance et les programmes économiques et sociaux alors qu’ils sont comme le pouvoir en place, privés de doctrine, de cap, de force de fédération et d’unité, de référents civilisationnels. Tous se prononcent hors cadre et hors temps sur le « ici et maintenant » de Bouteflika vu par les uns comme le Mahdi et par les autres comme Iblis le maudit.

Qu’ils soient dans le pouvoir ou dans l’opposition ils ne parviennent pas à manier les concepts et ainsi ils versent dans l’émotionnel et l’affectif du constat sur le présent que le peuple connait par son vécu d’une manière plus tragique en termes de souffrances ou en termes d’insouciances. Les plus audacieux proposent des réformettes formelles qui n’ouvrent pas un chantier à l’image des défis mondiaux qui exigent que chacun de nous doit apporter sa contribution sur un temps historique au-delà de la vie d’une personne ou d’une génération.  Ces réformettes ainsi que les tentatives de redresser les ombres au lieu de s’occuper des problèmes de fond finissent en arrangements d’appareils, en alignement sur les anciens ou les nouveaux maitres pour les cooptés et en protestations ou en dénonciations pour les exclus de la cooptation et de la rente.

Pour produire des concepts il faut plus qu’énoncer des idées ou de la communication, il faut de l’intelligence qui lit et qui créé. Il ne s’agit pas de lire pour avoir un diplôme et gagner son pain, mais pour comprendre. Il ne s’agit pas de créer de la fausse monnaie et des illusions de choses, mais d’inventer de nouveaux cadres qui permettent à chaque talent d’exprimer son potentiel de créativité comme témoignage de son humanité.  Comprendre n’est pas une nécessité pour fonctionner comme un organe ou un instrument asservi à un système mécanique, mais pour donner sens aux facultés qu’Allah a déposées en nous, respecter notre dignité, vivre notre liberté  et apporter notre contribution intellectuelle. Il ne s’agit pas d’un droit, mais d’un devoir à l’image de la zakat sur le revenu ou sur la fortune que chacun de nous doit verser pour se purifier et fructifier tout en étant utile aux autres.

La Zakat ou le Riba peuvent être des concepts pour explorer de nouvelles postures intellectuelles, politiques et sociales dans une gouvernance innovée et novatrice conforme à notre référentiel religieux et moral. Les partis dit islamiques n’explorent pas les outils conceptuels de l’Islam et ne s’élèvent pas aux défis intellectuels, économiques et géopolitiques du mondialisme. Pourraient-ils explorer ces outils alors que les maitrises de conception, d’expertise, d’exécution, d’appropriation et d’usage qui font le territoire sont absents ou défectueux. Où sont la production des idées, biens et services, les marchés et les agents économiques, administratifs et politiques qui donnent contenu social à l’usage, légitimité à l’appropriation, efficacité dans l’exécution, justesse dans la conception, justice et équité dans la validation des choix et des procédés. Peut-on parler de maitrise du territoire lorsque l’homme et la liberté qui lui permet d’explorer son territoire et d’agir sur lui sont absents dans le débat national, religieux et autre ? Peut-on parler de Riba, de Zakat, de prospérité sociale et économique ou de lutte contre la pauvreté et la précarité lorsqu’il n’y a ni réflexion sur le mondialisme financier ni quête de partenariat ou d’alternative pour faire face à la mondialisation capitaliste. Ne pas explorer ces pistes comme ne pas se préparer à la transition énergétique qui se prépare est non seulement de l’idiotie, mais du suicide. La mentalité de l’errance et de la solitude du colonisé et du colonisable nous habite toujours. Nous continuons d’être sourds et aveugles aux changements du monde.

On ne peut se passer de concepts, car ils expliquent les phénomènes, hiérarchisent les priorités, agencent les ingénieries et mettent en réseau les compétences et les moyens. Chaque mot, chaque phrase, chaque contexte, chaque récit dans le Coran est un complexe de concepts, un ensemble de dynamiques réalistes et globales qui s’offrent à nous, mais nous ne retenons que l’aspect cultuel relativement facile à comprendre et à mettre en application :

{Il y a sûrement en cela une leçon pour les doués de clairvoyance.} Ali ‘Imrane 13

{Il y a sûrement dans leurs récits une leçon pour les doués d’entendement.} Youssef 111

{Certes, il est en cela des Signes pour les doués d’intelligence.} Taha 128

Lucidité, clairvoyance, entendement, intelligibilité, enseignement, méthodologie, décision sont le propre du concept. Le Coran nous ordonne de ne pas dire n’importe quoi. Notre parole doit s’inscrire dans une visée, une intentionnalité, une démarche rationnelle et efficace, une finalité, une quête de sens (le sadad) :

{O vous qui êtes devenus croyants, prenez garde à Allah et dites des paroles sensées, Il amendera vos œuvres et absoudra vos péchés.} Al Ahzab 70

La parole est la responsabilité essentielle car c’est par elle que le langage communique ses idées, sa vision du monde, sa quête de sens. La compétence du langage est l’abstraction pour traduire la pensée et l’émotion qui donnent sens à un signe et font de lui un symbole ou un concept. Réunir et donner du sens est la vocation de la parole.

Le concept comme la vérité n’est pas affaire de consensus, d’arrangement ou d’opinion, mais l’expression de l’essence d’un phénomène qui fait que ce phénomène est ce qu’il est et qu’il ne peut être confondu à un autre ou subordonné à ce qui est accessoire ou contingent à lui. Le concept qu’il soit relatif à une école philosophique ou absolu en provenance de la Transcendance a pour vocation de donner réponse aux questions qui cherchent le sens et la finalité.

Lorsque nous entendons ou nous lisons les prises de positions sur Bouteflika à quelques semaines ou à quelques jours de la foire électorale, nous sommes en droit de nous interroger sur leur sens fugace et tardif. Abstraction faite de leur caractère partisan ou revanchard ces positionnements manquent d’efficacité, car ils manquent de concepts. Les braves gens, les diplomates, les experts et les observateurs savent par intuition ou par expérience que la focalisation sur l’accessoire et le contingent dénote non seulement l’incapacité à manier les concepts, mais la vanité des intervenants qui exposent à la face du monde leur incompétence à utiliser le temps passé pour se former et élever leur niveau intellectuel. De 1962, 1988, 1992 à ce jour ils n’ont pas mis à profit leur temps pour constituer des laboratoires d’expertise et des ingénieries de changement. Ils continuent et ils vont continuer de parler de l’Algérie et des quarante millions d’Algériens comme s’il s’agissait d’une bicoque d’épicier de quartier qui aurait besoin de ravalement de façade, d’importation de nouvelles choses ou de changement de propriétaire.

Chacun a le droit de dire et d’avoir peur de dire dans un système qui met en péril l’existence de celui qui dit vrai. La responsabilité, lorsqu’il s’agit du devenir d’un peuple et d’une nation est de dire vrai et juste à temps ou de se taire pour ne pas botter en touche et faire de la marge la problématique centrale. Toute confusion, toute diversion, toute dispersion sert le mensonge.

L’être humain par sa nature aspirant à la perfection et à la plénitude à un cerveau qui ne peut tolérer la vision de corps mutilés ou démembrés comme il ne peut s’accommoder de sons et d’images discordantes. L’horreur de la mutilation ou la peur du chaos est la même, en plus subtile, dans le monde des idées et des valeurs que celle dans le monde physique. L’homme ne peut tolérer l’injustice, le mensonge, la laideur, le mépris. L’habitude, la dépravation des mœurs ou la perversion de l’esprit conduisent l’homme à tolérer la mutilation, le massacre, la torture, l’injustice et la laideur.

Les disciples des Prophètes, les artistes, les intellectuels ne parviennent ni à tolérer le faux ni à désespérer de l’humanité car ils ne s’accommodent pas de la monstruosité, du nihilisme et de l’insensé. Même s’ils sont en minorité dans un monde absurde ils continuent de chercher le beau, le noble et de s’interroger sur le sens et les causes d’une tragédie car ils ne peuvent accepter la mutilation de leur esprit qui exige la compréhension des phénomènes, leurs causes. Il ne s’agit pas d’un exercice intellectuel, mais d’une quête de sens de celui qui n’a pas perdu son humanité et de celui qui n’a pas fait de sa foi un fétiche ou un cache-conscience.

C’est cette même quête de sens et d’humanité qui a poussé les théologiens, les artistes, les philosophes, les sociologues, les anthropologues à se confronter à ces terribles dilemmes :

  • Comment un individu parvient-il à se laisser mutiler de ce qui fait son humanité et ne plus penser, ne plus se sentir concerné jusqu’à approuver la violence et l’injustice contre les autres et même contre lui-même.
  • Comment des individus administrés et soumis pourront-ils se libérer par eux même d’eux-mêmes (de leur servitude) ainsi que de leurs maîtres (de leur oppression) alors qu’ils ont opéré la mutilation de leurs propres libertés et de leurs désirs ? Comment faire pour que l’individu aliéné par le spectacle, le crédit et le marché ne puisse devenir l’instrument de son propre suicide ?
  • Que faire pour que l’homme se libère de la falsification et de la déstructuration de ses potentialités créatives à laquelle le soumet la conjugaison de la résignation sociale et de la répression multiforme ?
  • Comment montrer que la tolérance envers des idées qui servent le système de domination et d’oppression est une subversion contre la liberté et la dignité de l’homme ?
  • Comment redonner à l’homme son identité humaine alors qu’il est devenu corvéable et malléable ? Est-il pensable que le cercle vicieux entre la servitude et l’oppression puisse être rompu ?
  • L’esclave, l’opprimé et le rescapé d’un massacre peuvent-ils comprendre un projet de libération et le suivre lorsque le mobile de leur liberté est confus et les causes de leur oppression sont oubliées ? Que dire à l’esclave, l’opprimé et le rescapé lorsque la répression s’abat de nouveau sur lui plus féroce ? Le système et ses élites vont-ils accorder la liberté de ceux qu’ils ont asservis et massacrés pour des considérations religieuses, humanitaires ou démocratiques ?

{L’élite parmi les gens de Pharaon dit : « Laisserais-tu partir Moïse et son peuple pour qu’ils corrompent de par la terre, et qu’il te délaisse, toi et tes divinités ? » Il dit : « Nous exterminerons leurs enfants et laisserons vivre leurs femmes ; et nous serons sûrement dominateurs. »} Al A’âraf 127

Il y a des considérations politiques, économiques, sociales et mêmes raciales dans l’oppression, mais ce qui semble déterminant dans la genèse et la continuité est le narcissisme qui méprise l’autre au point de nier sa liberté, sa dignité et sa vie. L’opprimé est déshumanisé dans le regard de l’autre. Toutes les pratiques sociales et politiques vont aller dans le sens de cette deshumanisation jusqu’à ce qu’elle soit intériorisée comme réalité incontestable dans la conscience tant de l’opprimé que de l’oppresseur, du colonisé que du colonisateur, de l’esclave que de l’esclavagiste.

L’oppresseur et l’opprimé sont unis par la même malédiction qui fait de chacun non seulement la tentation ou l’épreuve de l’autre, mais la justification de l’existence ou de la violence ou de la démission de l’autre oubliant le sens de l’histoire, la genèse du drame et la responsabilité individuelle et collective des uns et des autres. C’est ainsi et pas autrement lorsque le critère d’évaluation devient le Moi prétentieux qui se dit et dit aux autres « je suis le meilleur, le plus méritant ». Par effet de sublimation, l’un devient divinité ou idole alors que l’autre devient adorateur ou serviteur.

Moïse le libérateur est interpellé par son peuple qui refuse le prix de la libération :

{On nous a fait du mal avant que tu viennes à nous, et après que tu nous sois venu !} Al A’âraf 127

On pourrait chercher à savoir pourquoi les opprimés, dans ce contexte, imputent leurs malheurs à des forces anonymes et non à Pharaon lui-même. Est-ce qu’ils redoutent Pharaon au point d’avoir peur de citer son nom ? Est-ce la conscience de la puissance d’un système qui exerce sa domination et sa répression par des appareils, des dispositifs et des mécanismes multiples visibles et occultes ? Est-ce déjà la fin symbolique de Pharaon dont les magiciens avaient perdu la bataille devant Moïse et qui se sont convertis au monothéisme tournant le dos à l’idolâtrie ? Je pense que les trois réponses se conjuguent pour former l’état d’esprit des opprimés qui voient déjà la fin de Pharaon, mais qui redoutent encore sa répression, car ils sont encore inscrits dans l’habitude de la soumission et du sauve-qui-peut individuel.

Pour l’instant il faut garder en mémoire le refus des magiciens de se soumettre à Pharaon :

{Je vous couperai sûrement vos mains et vos pieds opposés, ensuite je vous crucifierai sûrement en totalité. » Ils dirent : « C’est à notre Dieu que nous retournons. Tu ne nous gardes rancune que parce que nous devînmes croyants en les Signes de notre Dieu quand ils nous sont parvenus ! O notre Dieu, Déverse en nous une persévérance et Fais-nous mourir musulmans ! »} Al A’âraf 124 à 126

Ce refus a une importance stratégique sur trois plans. Les arguments de Moïse ont happé les illusions des magiciens et des appareils médiatiques. Les magiciens changent radicalement de posture en passant du statut d’agent corrompus cherchant la rente et les privilèges à celui d’opposants intransigeants qui mettent en péril leur propre existence. C’est le premier non à l’intérieur du système. Enfin à la résignation sociale édifiée par le système oppression servitude qui impose ses massacres s’oppose un nouveau projet, le projet du martyr qui accepte le sacrifice de soi pour une cause qui le transcende alors que le système a l’habitude de faire des sacrifices humains pour ses divinités et ses idoles. De la mort subie comme produit de l’humiliation et de l’aliénation on passe à la mort choisie comme acte héroïque. Il y a une révolution dans les mentalités qui sape les fondements de l’édifice religieux et social de Pharaon.

Pour comprendre l’importance du changement des mentalités dans l’effondrement d’un système fondée sur l’asservissement et l’idolâtrie il faut mettre en évidence les subtilités coraniques. J’en choisis deux pour illustrer mes propos. La première subtilité est la corruption du système :

{Les magiciens vinrent à Pharaon. Ils dirent : « Aurons-Nous sûrement une rémunération si nous sommes, nous, les gagnants ? » Il dit : « Oui, et vous serez du nombre des rapprochés. »} Al A’âraf 113

Lorsqu’on imagine le pouvoir absolu de Pharaon on imagine et on attend une obéissance absolue des magiciens alors que nous voyons un marchandage sordide où les magiciens ne servent pas l’absolutisme, mais leurs intérêts. Nous pouvons conclure que la corruption, la rente et le clientélisme avaient déjà sapé l’Empire égyptien et que le marchandage des magiciens exprime le niveau de dissolution du système qui n’existe plus par son prestige. Nous pouvons aussi conclure que Moïse a déjà démoli les fondements spirituels et idéologiques du système en sapant tous ses arguments religieux et intellectuels au point que les magiciens, ces amuseurs publics, se permettent de négocier leur rôle dans la restauration de l’autorité de l’État.

Il est possible que les deux possibilités se sont conjuguées montrant subtilement une populace effacée qui ne se plie plus à Pharaon le roi-dieu, mais suit le sensationnel médiatique et le fascinant du spectacle qui annoncent la fin de règne d’un système obligé de recourir à des artifices pour assoir sa légitimité et son autorité. La fin de règne ne signifie pas la facilitation de la mission du libérateur, mais sa complication, car d’autres centres de décision vont apparaitre pour défendre leurs intérêts partisans et courtisans prolongeant ainsi la durée de la crise et sa cruauté. La multiplicité des intervenants et le discours de Pharaon montrent que le pouvoir n’est pas monolithique et qu’il sollicite l’ensemble de ses corps et de ses clients dans la bataille de survie qui n’est plus celle de Pharaon, mais du système qu’il a bâti autour de lui.

La seconde subtilité est sans doute l’essentiel du dispositif de libération de Moïse qui connait parfaitement le système égyptien de la même manière qu’Abraham, Salah, Houd et Chou’ayb connaissaient les systèmes auxquels ils s’opposaient. Ce dispositif est le suivant :

{Rends-toi chez Pharaon, il a outrepassé les limites. » Il dit : « Mon Dieu, épanouis mon cœur, facilite ma mission, et délie une défectuosité de ma langue, afin qu’ils comprennent ce que je dis, et donne-moi un assistant de ma famille, Aaron mon frère, pour me donner courage, et fais-le participer à ma Mission, afin que nous Te sanctifions beaucoup, et que nous Te proclamions beaucoup…} Taha 24 à 34

Le Tasbih est la purification des Noms et des Attributs d’Allah de toute représentation et de toute idée qui ne siéent pas à Sa Majesté et à Sa Puissance. Le Dikr est la proclamation de la vérité sur Allah, de Sa Parole. Moïse chargé par Allah d’aller vers Pharaon pour exiger la libération des opprimés sait que sur le chemin de la libération le plus grand obstacle est l’idolâtrie qui aliène l’homme et le mutile de sa raison. L’opprimé et l’oppresseur sont tous les deux mutilés par l’oppression et la servitude qui deviennent écran interdisant le regard lucide et impartial sur la vérité. Le combat pour la libération est nécessairement un combat contre la mutilation de l’homme, contre l’absurde et le cynisme de l’idole qui n’existe qu’en contre partie du nihilisme spirituel et intellectuel. Moîse (saws) sait qu’en Egypte le nihilisme a pour visage les 700 ou 800 idoles qui ont emprise sur la vie spirituelle, économique, sociale, culturelle, politique et domestique. Le nihilisme pharaonique a pour pratique la mutilation de l’homme. Les deux formes les plus abjectes et les plus inhumaines de la mutilation sociale sont le sacrifice humain et la servitude.

Le pouvoir, l’économie, la religion, la société et la culture sont édifiés sur cette double mutilation. Le peuple de Moïse a été massacré au sens propre et figuré. Il ne s’agit pas du massacre du Rwanda, une folie collective poussée par le colonialisme, mais de la mise à disposition de l’Empire et de ses agents de créatures humaines pour la corvée et le sacrifice afin d’honorer les faux dieux et de profiter de la vie mondaine. Il s’agit d’une double négation : celle de Dieu et celle de ses créatures. Elle s’exprime dans la forme la plus cruelle et la plus impitoyable.

Le sionisme, l’impérialisme et le capitalisme sont des formes « civilisées » de la même double négation avec des nuances plus ou moins contrastées selon les époques et les pays. L’Algérie en détruisant ses ressources et ses résistances s’est inscrite dans la trajectoire d’un comptoir commercial colonial qui va devenir base militaire coloniale au service des experts en mutilation de l’humanité des Algériens et en négation et de leur islamité. Bien entendu si nous focalisons notre regard sur notre doigt ou sur celui d’un autre, alors non seulement nous ne verrons plus le mouvement autour de vous, mais nous verrons le monde en face de vous comme gris, confus, sans forme, ni repères ni signification.

Pour mettre fin à la mutilation et à la double négation il faut inverser le regard et renverser les idoles qui sont les piliers du système mutilant et négateur. Les « terroristes » et les bigots qui donnent légitimité politique et morale à la répression et à la diversion sont naturellement récompensés pour leur contribution au détournement des yeux et des esprits des procédés de mutilation et d’aliénation. Moïse va donc détruire les idoles, les idées, les dogmes, les arguments sur un seul clivage pour qu’il n’y ait pas de dispersion ou de diversion : la vérité. La vérité sur le Créateur est une conscientisation sur les responsabilités envers Ses créatures. Toutes les civilisations sont nées ou restaurées sur ce principe de vérité et elles se corrompent puis s’effondrent lorsqu’elles oublient ou nient les principes monothéistes et les finalités de l’existence.

C’est dans ce contexte global qu’il faut comprendre l’intelligence et l’efficacité de Moïse qui a opéré une véritable mutation dans la mentalité des magiciens qui finissent par se rallier à sa cause non par dépit suite à des pertes de privilèges, par calculs politiciens ou par allégeance à Moïse chef de parti ou futur gouvernant. Ils prennent position par rapport à la foi et sur des principes de vérité.

C’est dans ce changement de paradigme face aux idoles, au système, à la mort et au sacrifice que Moïse interpelle son peuple et lui donne la feuille de route :

{Moïse dit à son peuple : « Ayez recours à Allah et persévérez. Certes, la terre est à Allah, Il l’octroi à qui Il veut de Ses créatures. L’heureux dénouement sera pour ceux qui prennent garde à Allah. »} Al A’âraf  128

Moïse ne propose pas de soulèvement populaire, ni de lutte armée ni de compromis politique mais la patience, la constance et l’endurance en affirmant le monothéisme et en se détournant des symboles et des pratiques de l’idolâtrie. Il n’y a pas de possibilité de diversion sur le terrain religieux ou politique. Il n’y a pas de projet de sacrifice ou de martyr comme acte politique. La mort et la violence ne sont pas des choix tactiques, mais la conséquence logique du choix stratégique qui consiste à se détourner des fausses idoles et à se diriger vers Dieu. C’est le prix de la liberté. Il ne s’agit pas de chercher la mort, de renoncer à la vie ou de vouloir la mort des autres, il s’agit de s’inscrire dans une autre dimension qui met la vie et la mort en harmonie dans une continuité qui dépasse sa propre existence en ce lieu et en ce moment.

Se mettre hors de soi pour aller vers Dieu en conservant sa vie ou en la donnant sans rien désirer autre qu’être en harmonie totale avec son âme et son destin. C’est la mystique de l’histoire, la métahistoire. Le pouvoir, la prospérité et la vie mondaine viennent comme des dons ou comme des épreuves dans l’existence humaine. Dans ce contexte il serait intéressant d’entendre la version du FIS ou des Frères musulmans sur ce qui n’a pas marché, malgré les sacrifices et les grandes foules mobilisées. Je ne peux pas porter un jugement de valeur sur une expérience humaine mal pensée du début à la fin alors que je suis en train de méditer une expérience prophétique qu’Allah nous révèle et que je considère comme vraie par ma foi et par mon intelligence :

{Ceux-ci sont les Signes du Livre évident. Nous te récitons des nouvelles de Moïse et de Pharaon, en toute vérité, pour des gens qui croient.} Al Qassas 2

La vérité à laquelle je crois et j’adhère dit que lorsque le peuple opprimé refuse de se libérer devant la cruauté de la répression, Moïse lui rappelle le choix stratégique :

{Ils dirent : « On nous a fait du mal avant que tu viennes à nous, et après que tu nous sois venu ! » Il dit : « Votre Dieu fera sûrement périr votre ennemi et fera de vous les remplaçants sur le pays, alors Il vous fera voir comment vous avez agi. »} Al A’âraf  129

Dans ce panorama, le Coran dit à Mohamed (saws) et à tous les croyants que le changement historique se met en place dès que le changement s’opère sur le plan psychologique par lequel l’homme se libère de la résignation pour s’inscrire dans l’attente active et responsable :

{Et Nous avons saisi les gens de Pharaon d’années catastrophiques et d’un manque de fruits…} Al A’âraf  129

Nous passons de la peur de l’opprimé à celle de l’oppresseur sans intermèdes ni intermédiaires. Le message est profond : Allah veut et Pharaon veut, mais que veut le peuple opprimé ? Il serait illogique que la servitude qui a construit l’opprimé soit celle qui construit la liberté. L’opprimé doit d’abord se libérer mentalement de sa servitude pour conduire librement sa libération et l’assumer sinon il perpétue l’oppression sous une autre forme. L’opprimé peut ne pas se prendre en charge et devenir l’instrument du destin par lequel Allah châtie.

Omar MAZRI – www.liberation-opprimes.net