boutef-sarko.jpgBernard Kouchner a-t-il commis un simple dérapage verbal lorsqu’il a exprimé, dans une interview au Journal du Dimanche, son souhait de voir la génération de novembre quitter la scène politique en Algérie ?

Difficile de croire que ces propos sont ceux d’un homme politique qui a consacré l’essentiel de sa vie à la défense des droits de l’homme, d’aller dans le sens de cette hypothèse dans la mesure où l’auteur de ces propos, est «un et indivisible» à ses yeux. On a failli, en fait, oublier un gros détail : le fondateur de «Médecins sans frontières» est, en fait, le ministre des affaires étrangères que Nicolas Sarkozy a préféré aux diplomates de carrière qui sont légion en France et qui savent garder le sens de la retenue dans leurs déclarations publiques. Un choix que le président français a effectué en dehors de cette corporation soudée de commis de l’Etat et bien assez loin de la famille politique qui l’a porté à l’Elysée.

Une pensée profonde

La certitude se confirme dès lors que Bernard Kouchner ne pouvait pas avoir dérapé, ou parlé en son nom personnel. Ce qui pouvait paraître comme un simple écart de langage traduit en réalité la pensée profonde de la classe politique qui a déjà gouverné ou qui aspire à gouverner en France.

C’est tout le regard que jette l’ancienne métropole sur ses relations avec ses anciennes colonies. Des relations que cet empire colonial en déconfiture, du Gabon au Rwanda, et de la Côte d’Ivoire au Maroc, veut toujours insérer dans la logique de coopération qui est la sienne.
Forcément, de ce point de vue-là, la présence au sein du pouvoir en Algérie de «fellagas», comme on continue à les nommer dans certains chauds débats sur la guerre d’Algérie à l’Assemblée nationale française ou à travers de trop fréquents «lapsus» de ce genre dans le cercle gouvernemental, ne peut que déranger cette stratégie politique. Il faut le lui reconnaître, M. Kouchner a su choisir ses mots – en fin diplomate quand il le veut bien – en ne parlant pas de «fellagas» mais de «novembristes». C’est «kif kif» dans le vocabulaire politique à Paris.

En souhaitant qu’une nouvelle génération – de préférence frappée d’amnésie – pousse les moudjahidine vers la porte de sortie – et avec eux les associations de moudjahidine et enfants de chouhada – le gouvernement français souhaite, ni plus ni moins, que l’Algérie tourne définitivement la page de la guerre de libération nationale. Voilà la triste vérité qui émerge des propos de Bernard Kouchner, que d’ailleurs ni Nicolas Sarkozy ni ses ministres ni les députés français ne se sont jamais gênés d’exprimer en des termes à peu près similaires.

 L’impasse sur Novembre 54

Concrètement, ce que veut la France, de gauche à droite, c’est que soit passée l’éponge sur les massacres du 8 mai 45 et les crimes de guerre du système colonial français durant la période 54-62. Qu’aucune suite ne soit donnée au scandale de ses essais nucléaires dans le sud algérien où la population de Reggane et la nature avec sa faune en paient le prix le plus lourd à ce jour.

La brutalité du système colonial français est telle qu’en 1963, l’armée française n’avait pas hésité à utiliser ses propres soldats, aux côtés des populations algériennes, pour servir de cobayes à l’expérimentation de sa bombe atomique. Dans un pays indépendant depuis une année et qui dans la mémoire de la France – s’en est-elle jamais libérée de ce cliché (?) – n’avait pas cessé d’être une colonie.

Curieusement, s’il y a un pays qui n’a pas fait le moindre compromis sur son histoire, celle d’entre les deux guerres notamment, et encore moins sur son passé colonial, c’est bien la France. C’est, pour ouvrir une parenthèse, depuis que Nicolas Sarkozy est à l’Elysée que le patriotisme refait surface en France. L’identité nationale sur fond de patriotisme et la Marseillaise par cœur dans les écoles primaires font un retour tonitruant au Palais Bourbon, d’où le projet de loi de février 2008 sur la «mission civilisatrice» du système colonial français n’a été retiré que temporairement du débat. Son système colonial, Paris veut le moraliser et gommer ainsi ses crimes de la mémoire des Français, des Algériens et de l’humanité toute entière. Voilà pourquoi on ne se gêne même plus à Paris de revendiquer (de manière un peu effrontée quand même) que soient mis à l’écart les témoins gênants de ses crimes contre l’humanité.

 Une Algérie «sans mémoire» et «indifférente à son histoire»

Une Algérie peu patriotique, indifférente à son histoire, peu ou pas assez jalouse du sacrifice de ses martyrs, docile au plan politique, qui cadre avec la stratégie politique de la France au Maghreb, en Afrique, dans le Monde arabe et en Méditerranée, voilà à quoi rêve Nicolas Sarkozy. La belle affaire pour une coopération politique sur mesure entre la métropole et son ancienne colonie.

Abdesselam Belaïd disait dans un témoignage sur les relations politiques algéro-françaises que François Mitterrand avait la hantise d’être interrogé sur le sort réservé au chahid Larbi Benmhidi, au cours de sa visite officielle en Algérie. Ce complexe par rapport à la guerre de libération nationale en Algérie a toujours hanté les gouvernements qui se sont succédé jusque-là en France.

Pour la simple raison qu’aucun de ces gouvernements n’a eu le courage de donner l’occasion aux Français de soulager leur conscience pour des crimes commis en leur nom. Le gouvernement allemand, lui, a eu l’élégance de présenter ses excuses à la France, aux alliés, et à l’humanité pour les crimes nazis dont le peuple allemand n’est pas responsable. Les regrets de Berlin ont grandi davantage

l’Allemagne aux yeux de la communauté internationale. A Paris, on réfléchit (on agit) à la manière de contourner ce passage obligé pour les nations civilisées. On conserve le sens de la culture coloniale, on continue de couvrir les crimes du système colonial français, indirectement – ou directement peut être même – et de l’assumer comme «mission civilisatrice». Inacceptable, ont dit les «fellagas».

Passé et avenir

C’est donc sur cette curieuse base politique que la France entend signer avec l’Algérie un «traité d’amitié». Apparemment, non pour envisager l’avenir commun – expression chère aux dirigeants français – mais pour mieux gommer le passé commun quand il dérange. Etrange vision politique d’un gouvernement qui jette déjà un regard différent sur l’histoire commune à toute l’humanité.

 Sur ses tragédies. Nicolas Sarkozy n’a pas manqué une seule occasion depuis qu’il fait de la politique – il y a bien longtemps – de manifester son horreur de l’holocauste. La justice française continue, à ce jour, de poursuivre les collaborateurs français des nazis. Maurice Papon n’a jamais été poursuivi pour les massacres des centaines d’immigrés algériens qui manifestaient pacifiquement le 17 octobre 1961 à Paris. Il l’a été, en revanche, au même titre que Maurice Barbie, pour la seule déportation des juifs en Allemagne durant la seconde guerre mondiale. Etrange culture «universaliste» de l’histoire fondée, comme en politique, sur le principe du deux poids, deux mesures. Plus étrange encore est aussi la vision politique que la France se fait de l’avenir commun avec l’Algérie.

Par Hamid A