Editorial du journal Liberté paru le mercredi 29 juin 2011

Derrière l’appartenance commune au culte musulman, se cache en réalité l’adhésion des uns et des autres aux stratégies des pays d’origine, des stratégies que ces pays ont conçues pour faire jouer à leurs communautés respectives un rôle d’appoint à leur diplomatie.

La Grande-Mosquée de Paris (GMP), dirigée par l’Algérien Dalil Boubakeur, roulerait donc pour l’Élysée, à en croire un des dirigeants de cette institution.
Il faut dire que l’accusation repose sur des faits plus que troublants dont ce revirement spectaculaire de M. Boubakeur qui, après avoir appelé au boycott de l’élection du Conseil français du culte musulman (CFCM), a fini par se faire désigner président d’honneur de ce même Conseil !

Dalil Boubakeur a-t-il agi de la sorte pour préserver ses intérêts propres ou a-t-il obtempéré à des injonctions du gouvernement français qui a, ne l’oublions pas, sa propre feuille de route quant à la gestion de “l’islam de France” ? A-t-il tout simplement fait le choix “le moins mauvais”, celui qui consistait à assurer une présence algérienne au CFCM, fut-elle symbolique, afin d’y porter la voix de la GMP et de sa base ? Peut-être a-t-il voulu, ce faisant, répondre aux sollicitudes, quelquefois contradictoires, des différentes parties engagées dans ce dossier.

Si tel fut le raisonnement du recteur de la GMP, c’est qu’il y a été acculé par l’incapacité de la communauté algérienne de France de peser dans ces joutes où la politique ne laisse, à vrai dire, aucune place à la religion. Derrière l’appartenance commune au culte musulman, se cache en réalité l’adhésion des uns et des autres aux stratégies des pays d’origine : des stratégies que ces pays ont conçues pour faire jouer à leurs communautés respectives un rôle d’appoint à leur diplomatie. Or, de stratégie comme celle-là, l’Algérie n’en a point. Le retard est immense et ce fiasco algérien apparu lors de l’élection du CFCM exprime, au fond, un échec national.

Jusqu’ici, c’est tout juste si l’on réussit, bon an mal an, à assurer des places d’avion ou de bateau à nos émigrés qui viennent pour des vacances au pays et qui, chaque année, repartent avec la déception d’avoir revécu le même calvaire que l’an d’avant…

Avant de songer à amener la communauté algérienne de France à jouer un rôle pour la promotion de l’image ou des intérêts de l’Algérie, il faudrait d’abord que nos nationaux établis dans l’Hexagone, au même titre que ceux qui vivent au pays, soient convaincus de la justesse des politiques publiques du gouvernement et de la pertinence de ses actions. Ce ne sera pas le cas tant que ceux qui vivent ici songeront à partir, seulement à partir…

Par : Saïd Chekri

 


GUERRE DE POSITIONS ENTRE L’ALGERIE ET LE MAROC

Vent de révolte à la Grande-Mosquée de Paris

Par : Ameur Ouali

La lettre de M. Chibout, transmise à Liberté, n'hésite pas à désigner cette piste. “La Grande-Mosquée de Paris répond aux ordres de l’Élysée et de l’Intérieur plutôt qu'à ceux de sa base.”

Un vent de révolte souffle sur la vénérable institution dirigée par Dalil Boubakeur. Une illustration en est donnée par une lettre de Kamel Chibout, président de la Fédération régionale de la Grande-Mosquée de Paris pour l’est de la France. Rappel des faits : le 2 juin, soit trois jours avant le renouvellement des instances du Conseil français du culte musulman (CFCM), la GMP exhibait ses forces à Lille en présence d’un membre du gouvernement algérien qui se trouve ainsi impliqué dans les décisions de la grand-messe. La GMP appelait à boycotter les élections du 5 juin, menaçant des feux de l’enfer un de ses membres “égaré”, Abdallah Zekri, pas convaincu par cette décision et résolu à ne pas s’y conformer. Le scrutin passé, M. Zekri élu, Dalil Boubakeur s’empressa de dénoncer l’illégitimité du CFCM, dominé par le Rassemblement des musulmans de France (RMF), proche de la monarchie marocaine.

Une position logique du recteur, reflétant la teneur des débats qui se sont déroulés à Lille. Deuxième étape : le 19 juin, les délégués régionaux du CFCM se retrouvent à Paris pour élire son conseil d’administration au sein duquel un tiers des sièges est attribué sans vote. Deux reviennent à la GMP. Et là, coup de théâtre : alors que l’Union des organisations islamiques de France, autre composante qui a boycotté les élections, refuse d’occuper les sièges qui lui reviennent, la GMP décide de les pourvoir et fait pression pour que l’élu Abdallah Zekri n’y siège pas. En plus, Dalil Boubakeur accepte le poste de président d’honneur sans avoir réussi à le doter du droit de veto qu’il souhaitait. Un titre purement honorifique qui le conduit à célébrer l’unité retrouvée du CFCM qualifié deux semaines plus tôt d’illégitime. Que s’est-il passé pour qu’on en arrive à ce retournement ?

On sait que le ministère de l’Intérieur, en charge des cultes, tenait absolument à organiser les élections alors que la GMP et l’UOIF en demandaient le report.

La lettre de M. Chibout, transmise à Liberté, n’hésite pas à désigner cette piste. “La Grande-Mosquée de Paris répond aux ordres de l’Élysée et de l’Intérieur plutôt qu’à ceux de sa base”, accuse le document, qui se présente sous la forme d’une lettre d’excuses à M. Zekri. “Nous avons fait fausse route dans notre précipitation à juger notre frère Abdallah Zekri d’avoir bravé l’interdiction de participer aux élections du CFCM, afin de décrocher un siège d’élu au CFCM et non se contenter d’un strapontin de droit, même si ce dernier est recouvert d’un honorable velours”, écrit M. Chibout. “Nous ne distinguons plus qui fait quoi dans cette fédération et quels sont les intérêts que poursuit notre structure et surtout au service de qui est-elle”, observe-t-il, avant d’asséner : “L’observateur lambda n’a fait que voir, médiatiquement, une GMP qui tourne une seconde fois sa veste, il ne comprend pas pourquoi notre président se retrouve président d’honneur d’une structure qu’il a dénigrée et rabaissée une semaine avant.” Pour lui, les grands gagnants sont Mohamed Moussaoui, président du CFCM, Claude Guéant, ministre de l’Intérieur et Brice Hortefeux, l’ex-ministre de l’Intérieur, défendu par le recteur lors de son procès pour des propos racistes à l’encontre d’un jeune d’origine arabe. Le propos de M. Chibout est plein d’amertume. “Jamais je n’aurais pensé que nous nous retrouverions dans une telle position honteuse.” Et de conclure que le rassemblement de Lille a été un “gâchis de 150 00 euros” qui “n’a point rempli le rôle que nous lui avions assigné”. D’autres accusations fusent d’un second document transmis à Liberté.

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