Les musulman et le voteFarida, une lectrice, questionne Omar Mazri sur le sujet du vote en France.

Question :

Le vote ! Nous sommes actuellement dans un climat et dans un contexte électoral en France.

Pensez-vous qu’il puisse ou qu’il devrait y avoir un vote musulman tout en prenant en considération les différents courants des uns et des autres ?

Comment voter sachant que les partis classiques prônent une haine viscérale à l’encontre des musulmans ainsi qu’à tous ceux qui y ressemblent ?

Faut-il malgré cela passer outre et pratiquer l’entrisme? Bonnet banc ou blanc bonnet ?

Réponse de Omar Mazri :

La question est simple et complexe. Je vais tenter d’y répondre sans faire de longs développements théoriques. A cet effet, je dois apporter les clarifications de base :

1 – Il ne s’agit pas de débattre sur la démocratie et si elle est soluble dans l’Islam ou compatible avec lui ou si la démocratie est mécréance ou méthodologie nécessaire dans la gouvernance.

2 – La démocratie telle que pratiquée en France n’est pas la démocratie mais la polyarchie c’est-à-dire le pouvoir exercé sur une majorité par une minorité de technocrates, d’oligarques financiers et de stars médiatiques. La majorité est traitée de la même manière que la plèbe du temps de Rome et son « pain et cirques » (panem circences).

3 – Il ne peut y avoir de débat sur le vote – présenté à tort comme l’expression démocratique – si l’exercice politique et économique du peuple n’est pas mis en évidence. Les réflexions d’Aristote et de Solon sont d’actualité sur l’exercice du pouvoir, le rapport aux libertés et le rapport aux inégalités sociales par la propriété et la richesse. Je vous invite à faire un tour d’horizon sur des pistes de réflexions qui existent sur mon site et qui méritent le détour :

4 – Il ne peut y avoir de débat sur le vote de la communauté musulmane en France s’il n’y a pas au préalable un certain nombre de clarifications et de conscientisation :

  • Citoyenneté ou communautarisme contre les politiques de l’assimilation de l’indigène ou de l’intégration désintégrant la personnalité musulmane ?
  • Quelles sont les confusions et les divergences et comment y faire face ? Voir la conclusion finale de mon article : Divergence et diversité : Miséricorde ou malédiction ?
  • Poser avec objectivité la rétrospective et les perspectives de la communauté musulmane de France ou du moins la plus ancienne et la plus nombreuse, la communauté algérienne : Quelles sont ses attentes et ses possibilités de déploiement ? Quelles sont ses craintes et ses limites de déploiement ? Quelles sont les nuisances actuelles et celles en préparation contre elle, par qui et pourquoi ? Quel est le champ des possibilités qu’offre l’espace républicain et comment le consolider et l’élargir ? Comment et pourquoi la communauté doit produire son argent, ses idées, son élite et sa présence sociale, politique et économique.
  • Quelle est la vocation de la communauté musulmane ?

4.1 – Témoigner de sa religion ? Comment le faire si elle pratique la politique de la chaise vide alors que ce pays comme tout l’Occident attend le salut et le salut ne peut venir que des Musulmans qui ont compris leur vocation : Soumission à Allah et mission pour Allah.

4.2 – Jouer ce rôle de Shahed et de Mashhoud qui témoigne et qui apporte l’accusation par son présentiel dans le monde. C’est ce que j’ai tenté d’expliquer dans une analyse complexe et détaillée : Témoin, mémoire, culte et Jihad. Notre vocation de Musulman est : afin que le Messager soit témoin sur vous et que vous soyez témoins sur les Hommes. Al Hadj – v78

4.3- Tamkine Dine Allah par le Tamkine de la communauté musulmane dans une démarche logique, cohérente, opportune (adéquate avec le temps) et pertinente (adéquate avec le territoire, le Makane) et efficace : Ceux qui, si Nous leur Accordons pouvoir sur terre, accomplissent la prière, s’acquittent de la Zakat, commandent le bon usage et interdisent le répréhensible. Et c’est à Allah qu’appartient l’issue des choses. Al Hadh – v41

5 – Des communautés moins nombreuses et ayant connu les mêmes privations se sont implantées en France comme lobbies déterminants. Même s’il y a des rapprochements religieux et idéologiques qui ont facilité leur implantation, l’objectivité historique et la probité morale, religieuse et intellectuelle doit nous faire voir leurs efforts dans les privations, les sacrifices et les souffrances qu’ils ont endurés. Allah a donné à chaque être humain la compétence de s’adapter aux autres et de se protéger des autres. Aucune justification, y compris le racisme ou l’Islamophobie, ne peut être invoqué comme excuse de nos défaillances ni comme mobile pour persister à vivre à l’écart sans agir sur l’environnement politique, économique, culturel, idéologique et social dont nous subissons les conséquences car telle est la vocation de tout environnement : Subir et faire subir, agir et interagir… Il faut se mettre à étudier le dynamisme des communautés juives, arméniennes, asiatiques. La communauté algérienne a certes deux réducteurs en l’occurrence le colonialisme avec les nostalgiques de l’Algérie française et la mauvaise gouvernance algérienne qui veut caporaliser la communauté. Ce sont des facteurs réducteurs mais non rédhibitoires car Allah a inscrit la loi du changement dans l’être humain qui se réalise en accomplissant sa masouliya individuelle et son Taklif collectif. Faudrait-il que la Mosquée et son élite lui donne la conscience de ces deux responsabilités indissociables ?

6 – Je m’interdis la posture de l’accusation, de la tutelle sur la communauté ou de l’Arabe de service. Je joins ma voie à celles et à ceux qui veulent surmonter les stigmates, les contradictions, les divisions, l’abandon et les complexes et inscrire leur présence comme un phénomène actantiel et non un fait marginal et insignifiant dans le monde où ils vivent. Cette posture commande de rompre avec l’errance et de poser les valises avec connaissance de toutes les responsabilités et de toutes les conséquences qu’il faut assumer dont le vote. Le vote en France n’est pas la démocratie mais un instrument d’alternance du pouvoir par des voies pacifiques et maitrisées dans une société fondée sur le rapport de forces et d’échange inégal. Ce que l’Émir Abdelkader a vu est toujours visible à celui qui a les capacités de voir et qui veut voir : «J’ai vu hier la maison des canons avec lesquels on renverse les remparts ; je vois aujourd’hui la machine (l’imprimerie) avec laquelle on renverse les rois. Ce qui en sort ressemble à la goutte d’eau venue du ciel : si elle tombe dans le coquillage entrouvert, elle produit la perle ; si elle tombe dans la bouche de la vipère, elle produit le venin.»

7 – Si le vote, abstraction faite de son usage de sanction contre un parti, de soutien en faveur d’un autre ou de boycott (abstention) pour désavouer et exprimer son désaccord, est ce qui produit allégoriquement la perle ou le venin pour une communauté consciente, ce vote doit se faire en rangs groupés pour qu’il soit efficace. L’efficacité est dans un vote communautaire qui soit négociable en amont. Il s’exerce comme un devoir de citoyen dans une vision politique et idéologique : Donner de l’efficacité sociale et politique à une minorité qui représente démographiquement 10% de la population et qui est sur le plan religieux la majorité effective. Cela signifie d’une manière concrète :

  • Faire la distinction entre les attentes et les demandes selon la nature des élections (présidentielles, législatives, municipales et cantonales) et pour chaque type d’élection avoir la stratégie adéquate, trouver les interlocuteurs dans l’autre camp et les bons locuteurs dans le notre.
  • La communauté doit être consciente et disciplinée pour connaitre, suivre et respecter les consignes du vote.
  • La communauté doit être démocratiquement représentée par ceux qu’elle a désignés librement et non par ceux qui se sont auto proclamés représentants ou par ceux qui sont cooptés par le système politico-médiatique ou par les appareils de redistribution de la rente à gauche ou à droite.
  • Il faut tirer leçon de l’illusion de la diversité en France en voyant ce qui se passe dans les médias lourds où on assiste à une diversité de faciès pour cacher l’unanimisme du contenu et la désinformation. La principale leçon est de ne pas tomber dans le vote où le Musulman, l’arabe, l’africain est présent dans une liste pour jouer l’attrape nigaud ou l’idiot utile ni dans les intitulés fascinants et fallacieux qui n’apportent ni voix ni pouvoir de négociation. Il faut que le vote et l’appel au vote pour un tel ou contre un tel soit rationnel, socialement utile et politiquement gagnant…
  • Quel est le gain attendu ? L’Islam nous commande la démarche réaliste, globale et dynamique. Je ne peux ici fixer le gain, ce n’est ni ma fonction ni celle du réalisme, du dynamisme et de la globalité.

8 – L’Islam et toute communauté agissant en milieu hostile ou défavorable pour éviter les confusions, les contradictions et l’improvisation, construisent une ingénierie sociale et politique qui construit une matrice de décision objective. Elle fait l’évaluation des avantages et des inconvénients, des fiabilités et des crédibilités, des passerelles de négociation ou des obstructions. Dans l’idéal, la règle des priorités commande de donner sa voix à celui qui apporte le plus d’avantages ou qui élimine le plus de nuisance. Dans le cas le plus probable, repousser une nuisance passe avant attirer un avantage. L’intelligence politique ne consiste pas à voir et à attendre les résultats dans l’immédiat mais à les inscrire dans le temps et l’espace. Une nuisance ponctuelle ou un avantage ponctuel ne sont pas pareils à ceux qui ont un impact plus durable dans le temps, plus étendue dans la géographie et plus profond dans les consciences humaines. Les Imams et les intellectuels doivent travailler de concert avec toutes les forces vives de la communauté et en particulier les jeunes pour promouvoir et mettre en application Fiqh al Waqa’â (la compréhension des réalités) et Fiqh al Awlawiyate (Compréhension des priorités et des urgences)

9 – Quand la communauté adhère d’une manière transparente et confiante à ses représentants légitimes alors si sa décision est de soutenir une figure ou un parti, elle peut et doit apporter sa contribution plus forte pour que sa voix soit plus forte et plus précieuse en terme de solvabilité politique, de donner en plus du bulletin de vote, une contribution financière et une participation par le travail et la présence dans le processus électoral en amont du vote.

10 – Quand le bulletin mis dans l’urne par la communauté fait perdre ou fait gagner en étant perçue comme telle alors la communauté sera sollicitée pour arbitrer dans la vie politique et des promesses seront tenues pour la volonté de vivre ensemble pacifiée et sereine au niveau des interactions sociales, économiques et politiques de la République. Il ne s’agit ni d’attendre une discrimination positive ni un ventilateur pour la mosquée ni un appartement pour un tel ni un travail précaire pour un autre mais d’exercer ses devoirs et d’imposer sa dignité à la face du monde. La communauté doit commencer à vaincre sa méfiance des autres et sa défiance envers ses propres membres en ouvrant le débat, en lançant des idées, en se projetant dans l’avenir.

Il ne faut surtout pas se mentir ou jouer à cache-cache, Allah (swt) a été limpide avec nous et avec le reste du monde : Nous pouvons jouer sur leurs dissensions entre eux et leur potentiel de coopérer avec nous si nous restons nous-mêmes fidèles à la parole divine :

بَأْسُهُمْ بَيْنَهُمْ شَدِيدٌ تَحْسَبُهُمْ جَمِيعًا وَقُلُوبُهُمْ شَتَّىٰ ذَٰلِكَ بِأَنَّهُمْ قَوْمٌ لَا يَعْقِلُونَ

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