A Corneilla-La-Rivière (66), une famille de bergers vit un véritable calvaire. Rejetée par une partie de la population du village pour leur religion et leurs origines, ils font également face à la répression des institutions publiques et sont interdits de séjour sur leur propre exploitation. Alors que la mère est actuellement incarcérée pour être revenue nourrir ses bêtes, le père est contraint de se cacher et leur fillette de 13 ans vit seule avec l’aide des soutiens de la famille. Un appel à la solidarité est lancé par la Coordination contre le racisme et l’islamophobie (CRI).

Ali Norbert

En 2005, la famille Belkacem s’installe à Corneilla-La-Rivière, petit village proche de Perpignan, avec le projet d’y monter une bergerie. La mairie affirme alors soutenir le projet. Mais en 2006, après avoir terminé les travaux de nettoyage et de défrichage sur le terrain agricole et fait une première demande de permis de construire, la famille Belkacem se retrouve confrontée au refus de la mairie, au nom de la non-conformité de l’exploitation. Sur le conseil d’avocats spécialisés, M. Belkacem dépose une plainte au tribunal administratif contre la municipalité de Corneilla-La-Rivière, après avoir déposé quatre demande de permis de construire. En effet, rien ne justifie l’interdiction de construire, le projet ayant même initialement reçu le soutien de la Chambre d’agriculture. La juge administrative accorde alors à la famille le permis de construire… en échange du retrait de la plainte de la famille contre la municipalité ! C’est une première atteinte aux droits que la justice inflige à la famille, qui accepte malgré tout.

Dans le même temps, les Belkacem sont l’objet de nombreux actes de vandalisme, d’intimidations et d’attaques au village. Plus d’une dizaine de plaintes sont déposées à la gendarmerie pour dégradation, tag, vols d’animaux répétitifs, incendies, mort ou blessures involontaires causées à un animal domestique, vols de poules et de cannes… Les plaintes ne donneront rien. M. Belkacem demande alors un permis de surveillance afin de protéger son exploitation. La mairie refuse et une seconde plainte est déposée par la famille auprès du tribunal administratif. En mai 2016, la vie de la famille Belkacem bascule.

« Retourne dans ton pays » : incarcération et interdiction de séjour


Le 20 mai 2016, une dispute éclate entre M. Belkacem et son voisin, propriétaire d’un centre équestre. Derrière la dispute de voisinage, un autre conflit se fait voir : celui du rejet d’une famille en raison de son origine et de sa religion. « Tu comprends pas, je suis chez moi, retourne dans ton pays » dit le voisin avant de lui asséner des coups. M. Belkacem se réfugie chez lui et tente d’appeler la gendarmerie du Soler, laquelle lui signifie que les gendarmes ne se déplaceront pas. Quelques heures après, en allant fermer sa clôture, M. Belkacem tombe sur le couple voisin et un adjoint au maire, qui l’agresse et le pousse à se défendre. Cinq jours d’ITT sont prononcés pour M. Belkacem et son voisin.

Le lendemain, la mairie et la préfecture organisent une « marche blanche contre la violence ». Durant la marche, des jeunes et des moins jeunes lancent des appels à se réunir à la coopérative agricole et à attaquer la famille dans son exploitation. Dans la soirée, les gendarmes arrêtent la famille Belkacem et placent ses membres en garde à vue. Deux jours plus tard, ils sont incarcérés en détention provisoire afin, selon les autorités, de les « protéger ». Le couple est emprisonné à Perpignan, un fils à Montpellier et un autre à Béziers. Leur fille, Shaïma, âgée de 12 ans est alors laissée à l’abandon. C’est leur fils aîné, qui ne vit pas sur l’exploitation, qui viendra s’occuper de sa petite sœur et de l’exploitation. Le couple est libéré après trois mois et demi d’incarcération après un changement de juge.

La mairie et la préfecture demandent alors à la juge de prononcer une interdiction de territoire sur la commune à l’encontre de la famille, sous prétexte que le retour de la famille constituerait une « provocation. » Pourtant, c’est bien la famille Belkacem qui est victime d’une agression islamophobe. Pourtant, c’est bien les membres de cette famille qui ont été incarcérés plusieurs mois. C’est bien cette même famille qui a subi de nombreuses agressions sur leurs terres agricoles et qui a du se battre pour faire respecter son droit à s’installer et à construire leur exploitation face aux institutions publiques. Cette politique de retournement de la culpabilité pratiquée par les institutions judiciaires et policières n’est pas sans rappeler la criminalisation de la famille Traoré depuis la mort d’Adama. Là, la préfecture de Perpignan et la mairie de Corneilla choisissent d’incarcérer puis d’éloigner la famille victime du racisme de certains habitants du village afin de ramener le calme dans le plus grand déni des droits élémentaires.

Mars 2017 : nouvelle incarcération, violences policières et solidarités


Pendant 9 mois, la famille vit dans un appartement à Perpignan, interdite de séjour sur leur propre exploitation. Cette dernière est entretenue grâce à la solidarité mobilisée par la Coordination contre le racisme et l’islamophobie (CRI). Chaque semaine, des militants et des jeunes de quartiers populaires de Perpignan viennent nourrir les bêtes et entretenir le terrain. Mais la situation pour la famille devient intenable. Car derrière cette interdiction et ses conséquences psychologiques terribles, c’est une véritable asphyxie financière : les factures s’accumulent, les sources de revenus disparaissent et la famille doit payer le loyer de leur appartement de Perpignan. Plusieurs brebis meurent car elles ne sont pas assez nourries. Le 7 mars 2017, les Belkacem décident de braver l’interdiction et de revenir sur leurs terres afin de s’occuper de leurs animaux.

Trois jours plus tard, le 11 mars 2017, les gendarmes viennent sur l’exploitation et arrêtent brutalement Mme Belkacem et sa fille de 13 ans. Cette dernière parvient à prendre une photo d’un gendarme braquant son arme sur elle. La mère est placée en détention provisoire et est, depuis, toujours incarcérée. Encore une fois, la fille est laissée seule et vit grâce à la mobilisation du comité de soutien. Le père est contraint de se cacher pour ne pas se faire arrêter. La situation de la famille est aujourd’hui dramatique. Privés de leurs droits et de leurs terres, les Belkacem doivent faire face à une municipalité et à une préfecture qui ont choisi de couvrir l’islamophobie d’une partie de la population plutôt que de garantir l’égalité des droits.

Pour Abdelazziz Chaambi, président du CRI, joint par téléphone, il s’agit d’une « escalade qui n’a rien à envier au fascisme. » Malgré plusieurs e-mails envoyés à la municipalité et à la préfecture afin de trouver une issue à ce conflit, il n’a reçu aucune réponse. « Les institutions de la République cautionne le rejet d’une famille parce qu’elle est musulmane. Ils sont en train d’entériner un lynchage islamophobe. » Alors que depuis plusieurs années l’islamophobie s’impose dans le paysage politique et médiatique français, la stigmatisation et la xénophobie se sont considérablement accrues sous le quinquennat Hollande, notamment avec l’instauration de l’état d’urgence et la gestion politique et policière de la question des réfugiés. Dans son dernier rapport annuel, Amnesty International alerte avec raison sur l’augmentation des discriminations et des dénis de droits en France.

Le combat contre l’islamophobie et le racisme est un combat politique


« Le combat de cette famille est un combat pour ses droits », rappelle Abdelazziz Chaambi. « Le combat contre l’islamophobie est bien un combat politique et nous le mèneront sur ce terrain-là jusqu’au bout. » Le président du CRI lance un appel à la solidarité en direction de tous les militants se réclamant de la défense de l’égalité des droits et de l’émancipation : « il faut que les révolutionnaires prennent en charge ces questions pour dénoncer l’arbitraire de l’Etat et les pratiques islamophobes et d’exclusion. » S’attaquer aux droits d’une minorité, c’est s’attaquer aux droits de tous. Les quartiers populaires et l’immigration post-coloniale ont toujours fait l’objet de politiques ségrégatives, de discriminations et de gestion sécuritaire spécifique. Véritable laboratoire de méthodes de maintien de l’ordre, on a pu voir au printemps 2016 que les techniques policières élaborées dans les quartiers populaires ou expérimentées dans la répression des manifestations de solidarité avec Gaza en août 2014 ont vocation à être étendues à l’ensemble des mouvements sociaux.

Dans cette lutte en soutien à la famille Belkacem, il y a plusieurs moyens d’apporter de l’aide. Il est possible de se rendre sur l’exploitation afin de participer à l’entretien des bêtes et du terrain, en contactant l’antenne du CRI de Perpignan. Afin de soutenir financièrement la famille, une cagnotte est en ligne. Elle est directement gérée par la famille. Enfin, le CRI appelle tout le monde à s’adresser aux pouvoirs publics afin de demander à ce qu’un terme soit mis à cette situation inacceptable et à ce déni de justice sur fond d’islamophobie et de racisme.

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