Stéphane Gayet est médecin des hôpitaux au CHU (Hôpitaux universitaires) de Strasbourg, chargé d’enseignement à l’Université de Strasbourg et conférencier.

Une étude publiée dans le journal “Diabetologia” a suivi plus de 5000 personnes sur plus de 10 ans et a permis de rapprocher l’excès de sucre de l’accélération du déclin cognitif. Aujourd’hui, que sait-on des conséquences de l’excès de sucre sur notre cerveau ?

Stéphane Gayet : Le sucre dont se nourrissent nos tissus et nos cellules est essentiellement le glucose, un sucre simple. Tous nos tissus et toutes nos cellules ont besoin de glucose et d’oxygène. Une privation de l’un ou de l’autre a de graves conséquences, jusqu’à la mort cellulaire. Parmi toutes les cellules qui constituent notre corps, les cellules nerveuses sont particulièrement précieuses, car elles sont les actrices de notre pensée, de notre vie de relation et de notre survie. Or, elles n’ont pas la même faculté de se multiplier que les cellules des autres tissus.

Le glucose et l’oxygène doivent donc être fournis à toutes nos cellules et en permanence. Une baisse sévère de la concentration du sang en glucose (hypoglycémie) ou en oxygène (hypoxémie) entraîne une souffrance des tissus et des cellules. Les cellules nerveuses qui sont très sensibles à cette privation risquent d’en mourir, à l’origine de séquelles.

Mais l’excès de glucose ou d’oxygène n’est pas tellement meilleur. L’hyperglycémie et l’hyperoxie se montrent toxiques, mais pas de façon aiguë comme l’hypoglycémie et l’hypoxémie : uniquement à moyen et long terme. En d’autres termes, notre cerveau et l’ensemble de nos cellules du reste ont besoin d’avoir un apport en glucose et en oxygène permanent et régulier. Chez un sujet qui ne souffre pas de diabète, un apport massif de sucre comme du saccharose – composé de glucose et de fructose – produit une hyperglycémie qui est ensuite corrigée par une sécrétion réactionnelle d’insuline, l’hormone hypoglycémiante. Mais cette charge glucidique, si elle se répète souvent, peut à la longue causer des dégâts, car la réponse insulinique n’est pratiquement jamais parfaitement adaptée.

Toujours est-il que le sucre en excès se révèle toxique pour toutes nos cellules et particulièrement pour nos cellules nerveuses et vasculaires. Ce sont surtout les grandes variations de la glycémie qui sont nocives. Car notre organisme s’efforce de les corriger, mais la réaction n’est jamais aussi adaptée que nécessaire et de plus elle peut se montrer elle-même toxique. En effet, le catabolisme de l’insuline est susceptible d’être lui aussi neurotoxique. L’étude citée en référence prouve à nouveau la toxicité cérébrale du sucre. La consommation exagérée de saccharose – non adaptée à nos besoins – semble bel et bien favoriser le déclin cognitif, qui est irréversible. Cela par une action toxique tant sur les cellules nerveuses que sur les micro vaisseaux des tissus nerveux. Ce déclin cognitif se manifeste par une diminution de la mémoire et une altération de la capacité d’analyse et de jugement.

Le rapprochement entre le Diabète et Alzheimer (le second arrivant comme conséquence du premier) semble déjà établie, mais est-ce que le même rapprochement pourrait s’opérer entre l’excès de sucre sur la durée et l’apparition de cette même maladie neurodégénérative ?

En effet, le diabète, notamment celui de type 2, semble favoriser le développement de la maladie d’Alzheimer. De la même façon, un excès d’apport de sucre pourrait être susceptible de le favoriser. C’est en tout cas bien montré pour les personnes ayant une intolérance au glucose ou un état dit prédiabétique : elles ne sont pas à proprement parler diabétiques, mais font facilement une hyperglycémie. Il est capital pour ces personnes de maîtriser leurs apports en sucre. Sans quoi elles s’exposent à devenir diabétiques de type 2 et à développer plus tard une maladie d’Alzheimer.

Ce risque est moins net chez les sujets n’ayant aucune intolérance au glucose ; néanmoins, il est extrapolable, étant donné ce que nous avons vu. Le catabolisme de l’insuline que nous avons déjà évoqué plus haut semble lui aussi participer au développement de la maladie d’Alzheimer. En somme, plusieurs arguments vont dans le sens d’un effet facilitateur de l’excès de sucre dans la survenue de la maladie d’Alzheimer.
Au vu de l’omniprésence du sucre sous toutes ses formes dans les régimes alimentaires occidentaux, sommes-nous là face à une épidémie latente qui ne dit pas son nom selon vous ?

Il est aujourd’hui avéré que les sociétés industrialisées à haut niveau de vie s’empoisonnent avec le sucre. Une étude effectuée par une association pour la qualité de l’alimentation a montré que les poudres chocolatées servant à préparer des boissons chaudes ou froides contenaient souvent au moins 80 % de sucre. Toutes les confiseries, viennoiseries et pâtisseries ont tendance à nous gaver de sucre. L’apport de sucre en excès fait grossir (plus que les graisses) et intoxique notre organisme. Or, le sucre est addictif, particulièrement lorsqu’il est associé à des produits tels que le cacao et les graisses animales ou végétales.

De nombreux nutritionnistes ont tiré la sonnette d’alarme : « Bientôt tous crétins ». Lorsque l’on a vu apparaître le début de l’épidémie d’obèses qui a commencé aux Etats-Unis d’Amérique, pour gagner ensuite l’Europe puis d’autres continents, on ne s’est préoccupé que de l’aspect pondéral et diabétogène. On vient de découvrir plus récemment que cet excès de sucre favorisait aussi le déclin intellectuel. C’est vraiment une épidémie, étant donné le caractère nettement addictif du sucre. Le pire des comportements alimentaires consiste à privilégier les aliments sucrés au petit-déjeuner, à absorber du sucre en dehors des repas, à terminer tous ses repas par un aliment très sucré et à prendre encore du sucre après le dîner. C’est certain, nous mangeons trop et trop sucré. Le sucre en excès fait grossir, mais par une augmentation de la masse grasse et non pas de la masse musculaire. Cet excès de masse grasse est lui aussi très toxique pour notre corps, notamment pour nos tissus nerveux et vasculaires ; il favorise également certains cancers. Toutes ces conclusions d’études militent en faveur d’une réduction de la ration alimentaire et d’une diminution de la proportion de sucres dans notre alimentation. Le régime méditerranéen comportant beaucoup de légumes et de fruits ainsi que de l’huile d’olive semble bénéfique pour bien des experts. Enfin, il faut quand même rappeler l’intérêt du jeûne.

SOURCE : http://www.atlantico.fr/decryptage/decouverte-etude-met-en-evidence-lien-etonnant-entre-maladie-alzheimer-et-consommation-sucre-3293460.html