Ce n’est pas ma personne déçue qui est en jeu, mais le ratage des occasions qui se perpétue.

Lorsqu’on met bout-à-bout l’expérience, les lectures, les interrogations, les échanges de point de vue, on arrive à se considérer comme un des Ghourabas الغرباء, les étrangers. Qui sont les Ghourabas ?  Ce sont les extérieurs, les exclus et les marginaux dans leur propre famille ou dans leur propre pays. Ce sont les « hors du commun » et les gens « bizarres » qui ne pensent ni ne vivent comme le font les gens « normaux » de leur environnement social. Ce sont donc tous les « inadaptés » qui sont venus trop tôt ou trop tard pour que leur parole puisse être comprise et prise comme avertissement ou comme annonce.

فطوبى للغرباء، الذين يُصْلِحونَ ما أفْسَد الناس

Félicitée aux « Etrangers », ceux-là qui réforment ce que les gens ont corrompu.

Combien de personnes, de savoir, d’idées et de choses sont corrompus dans un grand pays sous l’emprise de sales gens corrupteurs et falsificateurs ? Lorsque le Prophète Mohamed (saws) attribue le terme Félicitée (Paradis) aux réformateurs, il situe le problème dans son aire vitale : la lutte de survie. Il situe le problème, une fois la survie assurée dans le salut ici-bas et là-bas, c’est-à-dire la promotion de la vocation libératrice et civilisatrice de l’Homme. Lorsqu’il parle d’Islam, il ne parle pas des rites et du culte, mais de la foi monothéiste qui terrasse les idoles, les totems, les fétiches et les superstitions. La foi seule est insuffisante pour assurer le salut : il faut l’œuvre du bien agir العمل الصالح

Nous avons toujours préconisé al Islah, la Réforme dans ce qui est vocation humaine, c’est-à-dire la civilisation. La civilisation occidentale est achevée, une autre civilisation doit naitre pour le salut de l’humanité. On nous a dit que la solution est politique. Nous continuons d’affirmer que la politique est un outil parmi d’autres outils pour édifier la liberté et la civilisation. On ne crée pas des partis politiques, on n’accorde pas les libertés publiques, on n’élabore pas des Constitutions et on ne revendique pas la démocratie, la citoyenneté ou la République en tant que finalité ultime. Tous les concepts existants ou à inventer doivent être au service du cadre civilisationnel.

Même si nous divergeons sur le sens et le contenu de la civilisation, nous pouvons nous mettre d’accord sur la mission de la politique : libérer, rendre justice et partager les richesses par le travail. Dans notre analyse sur l’Algérie, l’économique est plus important que la politique, car il y a une rente de fait qu’il faut saper. Dans notre analyse sur l’Algérie, l’idéologie est plus importante que l’économie et la politique, car elle concerne nos mentalités et nos consciences.

Le politique algérien déserte la lutte idéologique et la culture pour ne pas se hisser au défi civilisationnel et se confiner ainsi dans le bavardage importé de l’Occident croyant que l’Occident est la valeur sure, la raison, le progrès, la fin de l’Histoire.

Nous sommes les acteurs minables de la politique politicienne : pourquoi ?

  1. Parce que nous sommes nuls et le colonialisme le sait, ce qui lui permet d’imposer ses solutions pour les nuls.
  2. Parce que quand nous parvenons à nous extraire de la nullité, la lutte idéologique nous rabaisse au niveau des nuls et nous vend des fascinations sur nous-mêmes comme Pygmalion ou Narcisse qui contemplent leur nombril, oubliant qu’ils sont les pantins des divinités de la mythologie. La lutte idéologique nous terrasse avant que nous organisons nos rangs et livrons bataille, car en effet nous allons en ordre dispersé, sans feuille de route et surtout sans effort intellectuel et culturel pour nous relever et nous situer au niveau de la bataille civilisationnelle.

Pour ne pas laisser le lecteur dans la confusion, nous allons donner quelques pistes sans complaisance ni exhaustivité :

J’avais commencé à évoquer vaguement la piste d’un coup d’Etat blanc ou un coup de force militaire depuis six mois. Les communicateurs ont préféré distraire l’opinion et continuer à dénoncer le régime et à criminaliser les militaires algériens. Depuis l’annonce de la candidature de Ali Ghediri, je suis devenu insistant sur le coup d’Etat blanc, car il est impossible d’imaginer Hizb As Chaytan céder la place sans livrer bataille sur le font de la sournoiserie et du vice. Il a deux avantages : les alliées externes et la rente à l’intérieur, les deux ont la carte psychologique de nos mentalités y compris les plus probes.

  • Je pensais que le candidat que je soutenais, un ex général qui avait l’ambition de la rupture et du redéploiement de l’ANP, disposait naturellement des facteurs de la victoire qui sont enseignés dans les écoles militaires, les écoles de sciences politiques et les laboratoires de communication et de guerre psychologique :
  • Une stratégie de combat, donc une haute capacité d’anticipation sur les mouvements ennemis ainsi qu’un ordre de bataille où les chefs sont identifiés et leurs responsabilités délimitées.
  • Un chemin de repli, en cas de pertes face à une riposte, une embuscade ou un guet-apens
  • Une logistique. Sur le plan militaire, politique ou économique tout répond à la loi de 80 % de Pareto. Quand la logistique dit non, l’opérationnel n’engage pas ses troupes. Cette loi est valable non seulement dans les armées régulières, mais dans les guérillas et les mouvements révolutionnaires ou sociaux (grève des syndicats). Elle est valable en matière de technologie industrielle et de planification économique.
  • Une communication efficace et des Transmissions fiables et protégées pour établir les liaisons. Le poste de transmission est en général lié au chef, leur devenir est indissociable. Un de mes oncles tombés au champ d’honneur est mort en martyr avec Mostepha Benboulaid, le renard des Aurès, lors de l’explosion d’un poste de radio largué par les parachutistes français et introduit par les traitres au QG . Pour éviter toute confusion, Benboulaid, un des fondateurs du Front de libération nationale en 1954, était commandant de la zone Aurès au début de la guerre d’Algérie. Mon oncle Lamrani était son secrétaire. L’arme de la communication et des transmissions n’est pas un accessoire de combat, mais l’arme décisive du combat, du renseignement et de la lutte anti subversive. Je reviendrais en détails, plus tard, mais d’une manière technique et objective sur la communication. Je peux dire sans faillir, que non seulement elle est défaillante, mais organisée de telle manière à saper l’image du candidat.
  • Aucune capacité d’anticiper. Le peuple est dans un état pré révolutionnaire, il est en attente d’un guide pour le conduire à la libération au-delà du candidat aux présidentielles. Il ne s’agit pas de se mettre en retrait et de réagir, mais de prendre l’initiative. On prend l’initiative d’abord dans son fief, ou du moins là on est le plus à l’aise et le plus soutenu.

Beaucoup de questions qu’on s’est posé et qui reviennent de force nous interpeller, nous empêchant de trouver le sommeil réparateur. Chacun se réclame du peuple et appelle le peuple, mais personne n’est réellement représentatif de ce peuple. Comment croire un instant que ce peuple, par définition masse abstraite, imaginé comme entité organique par la Révolution française et les Bolchéviques, puisse de lui-même prendre la bonne initiative et installer la bonne gouvernance dans un système corrompu des pieds à la tête. Les corps constitués sont corrompus, les corps intermédiaires sont corrompus. L’école, l’armée et la mosquée sont des rentes ou ne progressent que les médiocres. Les politiques sont hors champ social, les intellectuels sont des perroquets. Nous sommes le seul pays à croire qu’un peuple sans élites et sans production intellectuelle, artistique et scientifique peut réaliser une révolution et opérer le changement et la rupture.

Ce peuple a payé le prix en sang et en occasion ratées à cause de la faillite morale et intellectuelle de ses élites politiques, culturelles et religieuses. Il ne peut être laissé seul dans la rue sans guide et sans guidance. Il ne peut que se trouver conduit vers la violence ou la démission, la voie pacifique exige un Gandhi comme vitrine. Nous n’avons ni la vitrine, ni l’idéologie du pacifisme qui était une forme de négociation déguisée pour que l’Empire anglais s’éclipse de la scène au moment de la décolonisation et laisse ses auxiliaires indigènes faire le travail à sa place tout en s’inclinant devant l’Empire américain qui avait pris en main le destin du monde.

Là où on jette son regard, on est frappé par l’improvisation ou le volontarisme. Notre révolution, notre indépendance, nos révolutions agraires et industrielles, nos révoltes, nos élections, nos partis politiques, et nos ambitions sont frappés du même sceau d’inertie idéologique et méthodologique.

J’attendais que Mouloud Hamrouche et ce qui reste de l’équipe des Réformateurs restés fidèles aux Réformes et à la voix populaire se manifestent et entrent dans la bataille avec plus de force. Il est fort possible qu’ils soient totalement désespérés par la conduite irresponsable du régime décidé à appliquer la règle « après moi le déluge ». J’ai connu Ghazi Hidouci et Omar Benderra, ce sont de grands patriotes et des cadres compétents. C’est dommage que l’Algérie continue depuis 1930 à dévorer ses enfants comme Chronos et Saturne. L’idolâtrie et la mythologie nous ont bouffés.

Ce qui me rassure c’est que le système aussi diabolique soit-il, demeure bloqué par ses contradictions internes et externes. Il ne parvient plus à générer sa relève, il ne peut plus se donner légitimité, il ne peut plus produire d’idées et de plan. Il ne lui reste que sa capacité de nuisance qui va finir par se retourner contre lui et il va s’effondrer inchaallah. Comme Pharaon, Hamana, Coré, leurs chefs de guerre et leurs magiciens, ils ne trouveront ni humains, ni ciel, ni terre pour les pleurer.

Les Algériens devraient à ce moment-là produire leurs élites ou sombrer avec le bateau qui coule. Encore une fois cela est possible, parce que c’est la loi du salut, l’instinct de survie. Cette possibilité peut être demain ou dans mille ans, cela dépend de la faculté à se fédérer et à placer le curseur idéologique là où il faut et surtout bien en vue. On ne crée pas des élites et une idéologie après la civilisation ou après une révolution, mais bien avant.

Ce qui m’effraie pour l’instant, je ne vois pas de concepts, d’idées, d’innovation, de pensée, de stratégie ? Chacun fait appel aux hommes à qui il attribue des titres de vertus et les faisant passer pour des Messies. Le culte de la personnalité (zaïmisme) est une tare profonde, elle remonte loin, très loin dans notre histoire et s’enracine profondément dans nos mentalités. Le colonialisme les connait parfaitement.

La jeunesse algérienne, produit du délabrement de l’école, de la mosquée et de la société, revendique en rangs dispersés les slogans idéologiques et politiques que les manipulateurs lui servent dans les réseaux sociaux et dans les tracts. L’ambiance est à la revanche pour les uns et au statu quo pour les autres.

Le colonialisme nous encercle.

  • La mer en face de nous et ses contrées sont ou bien latino-chrétiennes ou sionistes.
  • Derrière nous, la région subsaharienne est remplie de sa présence militaire.
  • A côté de nous, la Libye est disloquée.
  • A l’intérieur, nous ne produisons ni pain, ni vêtements, ni médicaments, ni armes, ni argent, ni élites, ni idées… Le néant est partout sous forme berbériste, islamistes, laïcistes. Aux traditionnelles vassalisations que nous imposent les Américains, nous avons permis aux comparses saoudiens et turcs d’être présents dans les calculs politiciens qui pèseront le moment venu sur les choix politiques, sociaux, économiques et idéologiques et qui vont encore déchirer l’Algérie si elle ne donne pas sens et contenu à l’Algérianité et à la civilisation.
  • Sur le plan symbolique, le colonialisme a réussi à saper la langue nationale, la personnalité algérienne, l’image du FLN historique, l’image de l’ALN. Il a pris sa revanche. Tant pis pour les nuls.

Il nous a transformé en comptoir commercial, maintenant il nous pousse à devenir un comptoir colonial achevé puis une immense base militaire comme auxiliaire de ses armées. Quelle honte ! Le colonialisme est corrompu et corrupteur, il nous a poussé à la faillite et à la rente. La politique est un outil nécessaire, mais insuffisant pour détruire la rente et la culture de rentier. Même l’économie sans projet de civilisation ne peut que s’aligner sur l’hégémonie du marché et la perte de souveraineté. Nous ne voyons pas de débat sur l’économie. Il est facile de parler de développement de l’Algérie, mais il est difficile de parler de doctrine économique et de mécanismes réformateurs sur le plan social et économique. Ni la politique des modernistes ni la morale des conservateurs ne vont nous décrire la voie de sortie du sous-développement mental.

Comment éviter le néant et se libérer de l’effroi lorsque les plus conscients et les plus compétents sont mis dans la situation de Ghouraba, non seulement en donnant la préférence étrangère contre les autochtones, mais en les mettant au silence et hors d’état de faire. Le Prophète a donné toutes les définitions des Ghourabas :

قوم صالحون قليل في ناس سوء كثير، مَنْ يَعصيهِمْ أكثَرُ مِمَّن يُطيعهم

Les Ghourabas sont deux catégories :

  • Ceux qui ne sont pas sollicités lorsqu’ils sont absents, et qui ne sont pas écoutés lorsqu’ils sont présents. Ils sont totalement ignorés par le règne de l’indifférence et de l’insenséisme.
  • Ceux qui se retrouvent totalement désemparés (حيرة) malgré leur intelligence et leur endurance (حلم).

La rupture n’est pas dans l’homme ni dans la politique, mais dans l’idée et le concept. Je les cherche avec avidité. J’avais écrit sur un groupe d’intellectuels algériens qui se sont mis à 100 pour signer et publier un article en 2014 contre Bouteflika, qu’ils avaient soutenu auparavant. Je ne mettais pas en doute leur droit et leur liberté, mais leur efficacité. Dans la pensée algérienne, on noie le poisson dans l’eau et on prend position lorsqu’on perd des privilèges. Dans la pensée occidentale, c’est l’efficacité qui prime : 100 personnes auraient écrit 10 X 100 = 1000 articles sur différents supports et différents canaux. Il faut oser dire aux nuls leur nullité, car ils enfoncent l’Algérie et font écran à la noblesse de l’Algérie faisant oublier que les conditions passées et actuelles de cooptation ne permettent pas l’émergence des élites qui devraient naitre et évoluer dans la compétition et la concurrence.

On m’interroge pourquoi je n’utilise pas les réseaux sociaux et les vidéos pour communiquer. C’est un choix personnel. Je maitrise les nouvelles technologies en ma qualité d’ingénieur spécialisés dans les hautes technologies, j’ai une longue expérience de formateur et de conférencier, mais écrire et lire sont pour moi les plus grandes technologies intellectuelles car on peut se poser, prendre des notes, souligner, écrire à la marge et surtout témoigner : « Les paroles s’envolent, les écrits restent ». Je m’inscris dans la durée de l’esprit et de l’écrit, à mon âge ma présence charnelle est déjà éphémère. Je n’ai plus suffisamment de souffle pour parler, mon cerveau brule littéralement ce qui me reste de vitalité dans mon corps lorsque j’écris quelques lignes.  L’écœurement qui fait perdre le sens de la mesure et le peu de dignité qui reste.

Omar MAZRIALGERIE RUPTURE

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