Première partie : Préambule sur la lutte idéologique

Préambule et présentation de la lutte idéologique de Malek Bennabi par Omar Mazri

Par étymologie, l’idéologie est le discours (logos) des idées, mais aussi la logique de la pensée.

Par définition philosophique, l’idéologie, est la science des faits de conscience (idées), de leur nature, de leur rapport avec les signes qui les représentent, et surtout de leur origine. Selon que l’on se place dans la philosophie de l’être ou dans celle de l’acte, dans l’idéalisme ou dans le matérialisme, le terme idéologie change de signification car l’Homme est pensé différemment et les relations de ses attributs ontologiques, sociaux et actanciels sont déboités ou assemblés différemment. La vision sur l’homme est « idéologique ». C’est une représentation mentale (imaginative ou conceptuelle) et culturelle et doctrinaire.

Au sens doctrinaire c’est l’ensemble cohérent des croyances et des doctrines philosophiques, religieuses, politiques, économiques, sociales, propre à une époque, une société, une classe ou à un parti qui oriente leur discours et leur action.

Lorsqu’on parle de lutte idéologique ou de guerre psychologique il faut le comprendre comme opération militaire menée sur le terrain des mentalités et de la pensée. C’est un combat âpre où le gagnant finit par imposer sa domination mentale, son hégémonie culturelle, sa suprématie économique, sa volonté politique, ses intérêts diplomatiques et géostratégiques. Dans cet affrontement c’est le triomphe ou la défaite d’une idée sur une autre. Celui qui perd est mis au silence et à l’ombre, dépouillé de sa personnalité, de son identité, de son unité, de sa liberté.

Il est donc dangereux d’importer des définitions ou des concepts et de les adopter en dehors de leur creuset culturel et de leur genèse historique. Il est mortel voire criminel d’imposer des idées et des schémas mentaux à un peuple dont les données sociologiques, religieuses, géographiques et historiques sont différents. Les intégristes algériens (laïcistes ou salafistes) par une démarche simplificatrice et mimétique n’ont rien compris au drame algérien et n’ont aucune compétence à gouverner, à libérer et à civiliser le peuple algérien. Il est donc dangereux de mettre le curseur idéologique n’importe où et n’importe comment. Il est donc dangereux de donner les clés de la patrie aux pions de la lutte idéologique, pions conscients ou inconscients.

Chaque mot à une sémantique, une cause, une histoire, une éthique et une conséquence sur l’avenir. Les termes Islam, Algérianité, Modernité, Premier Novembre, État-nation, Démocratie et République ne doivent pas être utilisés à l’emporte-pièce par n’importe qui et n’importe comment : à chaque fois il faut préciser leur sens, leur contexte et les faire valider par le peuple algérien. Chaque terme doit nous laisser voir le projet qu’il sous-tend et la réalité qu’il vise sinon on se laisse piéger par la lutte idéologique qui est présente partout.

La lutte idéologique est, dans les pays développés, la confrontation intellectuelle entre deux discours sur les idées opposées et concurrentes par l’argumentation scientifique et les concepts philosophiques. Lorsqu’il s’agit de nous autres, alors il s’agit de la guerre psychologique et politique menée par le système colonisateur pour imposer sa représentation de la vérité, de la réalité et de la civilisation pour maintenir le colonisé en situation de dominé sur le plan intellectuel, social, politique, économique et scientifique. Nous devons accepter les données suivantes :

La lutte idéologique s’opère dans le but de maintenir l’hégémonie du colonisateur sur le pays colonisé, elle exprime le narcissisme d’une nation et de son système politique qui veut maintenir à vie sa volonté de puissance et la domination sur les autres peuples… Pour se libérer de l’hégémonie extérieure, il faut livrer bataille sur le terrain même de l’hégémonie c’est-à-dire sur le terrain intellectuel, politique, diplomatique, économique, social, culturel et militaire. Malek Bennabi dans « La lutte idéologique dans les pays colonisés » nous fixe le cadre et les impératifs de cette lutte que nous devons mener si nous voulons être indépendants et civilisés :

« Les victoires se décideront sur le front de la bataille idéologique ». Cette victoire commence par « la rupture puis la destruction de la coalition sinistre entre le colonialisme et la colonisabilité », la fin de « la complicité périlleuse entre le coquin et la moukère ».

La nature de la lutte est globale et par conséquent civilisationnelle. Elle est civilisationnelle dans le sens où elle s’effectue dans ce qui fait la grammaire d’une civilisation et que le colonialisme disloque par tous les moyens efficaces dont il dispose : territoires géographiques, espaces économiques, mentalités collectives, histoire, institutions, langue… subversion psychologique, fabrication des élites qu’il valide et des idiots utiles qu’il relaie.

Malek Bennabi précise que la bataille contre le colonialisme ne se gagne pas sur le plan politique, mais sur le plan des idées. La politique est ou bien la tombe des idées lorsqu’elle devient un carnaval, ou bien la mise en pratique des idées lorsqu’elle se pratique comme œuvre de bien et utilité sociale pour émanciper un peuple. La première idée et la dernière idée qui doivent demeurer intactes dans la conscience et la praxis du colonisé est de « se hisser au niveau de la civilisation ». Il ne s’agit pas d’importer la civilisation occidentale ou de se transformer en mimétismes, mais de créer les conditions morales et matérielles pour résoudre nos problèmes d’édification par nous-mêmes sans autarcie.

Pour cela nous devons connaitre notre mentalité et celle du colonisateur, car c’est à ce niveau que la lutte va s’engager. Nous ne pouvons livrer bataille et prétendre la gagner si nous ignorons la vérité et la réalité sur nous-mêmes et sur celle de l’Empire qui ne nous offre que la servitude et l’appauvrissement. C’est la connaissance de la vérité et de la réalité des acteurs ainsi que des principes de la lutte idéologique qui nous permet de connaitre le rapport que nous entretenons avec le colonisateur, le rapport qu’il entretient avec nous ainsi que l’environnement dans lequel nous nous déployons l’un soumis à l’autre ou l’un face à l’autre.

Bennabi, nous dit, que quel que soit votre rapport de « servitude et de soumission » ou de « haine et de révolte », le colonialisme saura s’adapter pour nous neutraliser et nous paralyser si nous l’affrontons sans capital idée, sans synergie sociale, sans orientation, sans unité.

Nous livrons des extraits légèrement remaniés mais essentiels pour comprendre et engager cette lutte singulièrement dans cette période à la fois décisive et sournoise sur le devenir de notre pays : libération ou servitude, civilisation ou effondrement. Ce qui se passe dans cette première semaine de mars 2019 ressemble à mars 1962 : la lutte idéologique menée par des experts de la psychologie sociale. Le champ politicien et médiatique algérien n’est pas de la politique mais de la lutte idéologique pure.

La jeunesse algérienne devrait s’armer en lisant et en méditant les lignes ci-dessous avant de lire le texte de Malek Bennabi :

قَالَ مُوسَىٰ لِقَوْمِهِ ٱسْتَعِينُوا بِٱللَّهِ وَٱصْبِرُوۤاْ إِنَّ ٱلأَرْضَ لِلَّهِ يُورِثُهَا مَن يَشَآءُ مِنْ عِبَادِهِ وَٱلْعَاقِبَةُ لِلْمُتَّقِينَ

{Moussa dit à son peuple : “Implorez le secours de Dieu et soyez patients à la hauteur. La Terre appartient à Dieu et Il en fait hériter qui Il veut parmi Ses serviteurs les itinérants vers Lui. L’heureuse fin attend ceux qui Le craignent prennent garde à Lui “.}

وَأَوْرَثْنَا ٱلْقَوْمَ ٱلَّذِينَ كَانُواْ يُسْتَضْعَفُونَ مَشَارِقَ ٱلأَرْضِ وَمَغَارِبَهَا ٱلَّتِي بَارَكْنَا فِيهَا وَتَمَّتْ كَلِمَةُ رَبِّكَ ٱلْحُسْنَىٰ عَلَىٰ بَنِيۤ إِسْرَآئِيلَ بِمَا صَبَرُواْ وَدَمَّرْنَا مَا كَانَ يَصْنَعُ فِرْعَوْنُ وَقَوْمُهُ وَمَا كَانُواْ يَعْرِشُونَ

{Nous avons donné en héritage aux peuples qui avaient été opprimés les contrées orientales et les contrées occidentales que Nous avions bénies. Ainsi s’est accomplie la belle Parole donnée par ton Dieu aux fils d’Israël, parce qu’ils avaient été patients fidèles. Et Nous avons détruit ce que Pharaon et son peuple avaient comploté et ce qu’ils avaient édifié.}

وَلَقَدْ كَتَبْنَا فِي ٱلزَّبُورِ مِن بَعْدِ ٱلذِّكْرِ أَنَّ ٱلأَرْضَ يَرِثُهَا عِبَادِيَ ٱلصَّالِحُونَ

Déjà, Nous avons écrit dans le Zabûr (Psaumes de Daoud, après le Dikr (la Thora de Moïse) que la terre serait l’héritage de Mes serviteurs vertueux des itinérants vers Moi lorsqu’ils sont réformateurs.

La lutte idéologique est aussi dans l’appropriation du sens authentique du Coran et de sa traduction sensée, car chaque terme peut être mal interprété, isolé de son contexte et intégré dans une vision idéologique qui instrumentalise la religion à des fins de rente, de pouvoir ou d’aliénation.

La lutte idéologique veut nous imposer comme cadre de foi, de spiritualité et de pensée celui de la soumission, de la terreur, de la crainte, de la mythologie perse, et des rites formels.

J’ai mené une étude sur le sens lexical et sur le contexte des 88 versets contenant le terme Sabr (verbe ou substantif) et selon qu’on attribue à ce terme la définition étymologique de « caillou » pour désigner la solidité et l’endurance, de « nuage » élevé pour désigner l’élévation morale et la prise de distance, de « prison ou asile » pour signifier la constance et la demeure, la signification change et devient plus conforme au contexte et au récit coranique. Le terme patient pris du terme latino chrétien de passion c’est-à-dire de souffrance est réducteur de la réalité et du message délivré par le Coran. La souffrance physique et morale ainsi que la difficulté existent, mais la problématique est d’un autre ordre : spirituel, social, moral et politique. Les exégètes musulmans et les traducteurs orientaux ont mis en avant les aspects affectifs pour occulter l’idée d’empathie et d’anagogie ainsi que la constance dans l’effort et la proximité sociale des Prophètes avec les opprimés.

L’héritage de la Terre n’est pas l’Etat islamique « promis » aux Musulmans, mais le territoire de liberté et de civilisation promis à tous les opprimés qui refusent la servitude et optent pour la libération c’est à dire l’engagement dans la voie et la méthode qui mènent à la liberté.

La problématique n’est pas d’ordre cultuel, mais culturel. Le problème n’est pas d’ordre politique, mais idéologique. Situer le champ de bataille sur la civilisation, la justice et la liberté est sans doute la lutte idéologique la plus complexe, car elle s’attaque à des sédiments d’ignorance entretenus pas les professionnels de la foi et par les détracteurs de l’Islam. Ils convergent tous vers le même objectif : rendre un peuple stérile et aliéné ou un conglomérat d’individus mimétique sans identité propre ou avec une identité d’exclusion et d’autarcie.

La lutte idéologique vise la fragmentation de nos esprits et le maintien de nos préoccupations dans le futile, l’accessoire et l’absurde. La lutte idéologique vise à nous imposer la manière de comprendre et de militer et c’est ainsi qu’elle montre à certains l’Islam comme incompatible avec la Démocratie et la République, et à d’autres la démocratie et la république comme ennemis de l’Islam. Elle montre le berbère et le francophone comme des athées….

La lutte idéologique vise à humilier l’idée et à la remplacer par le totem, le fétiche et l’idole. La lutte idéologique vise à travestir la lutte politique pour en faire un carnaval, une foire, un cirque, une arène ou s’affrontent les médiocres, les insensés, les opportunistes et les fraudeurs. C’est ainsi qu’il faut voir les élections de 2019, photocopie de celle de 1947. La lutte idéologique est experte pour brouiller les cartes lorsque se dégage un candidat qui veut opérer la véritable rupture qui ne correspond pas à la rupture voulue par le staff qui l’a coopté : rupture avec la langue arabe, rupture avec l’Islam qui doivent être abolis par la nouvelle Constitution. Mais Ali Ghediri affiche le contraire : Amazighité, Arabité, Islamité et souveraineté du peuple. La machine de lutte idéologique se met en marche pour tenter de broyer ses opposants, c’est-à-dire les militants de la cause nationale, une fois que l’opération de discréditer le parcours militaire a échoué.

C’est la configuration et le contenu de la première Assemblée algérienne pour assimiler les Algériens par le Statut de 1947 de la loi de septembre 1947 « portant statut organique de l’Algérie ». Des citoyens français de plein droit ainsi que des notables musulmans (de par leur profession, leur diplôme, de leur mandat électif, ou encore de leur décoration civile ou militaire) votent pour le premier collège. Les Indigènes musulmans votent pour le second collège dont les membres sont désignés par le premier collège. Le but de la démocratie colonialiste est simple : « élaborer un nouveau régime communal, organiser le vote des femmes musulmanes, définir un nouveau régime du culte musulman. » c’est-à-dire mettre les bases idéologiques pour assimiler le peuple algérien comme citoyen de seconde zone. Les notables algériens au lieu de demander la fin de l’oppression et la libération, réclamaient plus de droits et de privilèges, davantage de partage du pouvoir politique. Rien n’a changé dans la mentalité des élites algériennes.

Vidéo d’archive

La participation algérienne au simulacre de l’Assemblée algérienne s’est montrée médiocre comme prévue. L’Assemblée s’est révélée crapuleuse par le truquage systématique des élections au deuxième collège de cette assemblée. Ce scrutin truqué aboutit à l’issue du second tour à des résultats conformes aux souhaits du pouvoir colonial : « candidats unis par l’idéal républicain et français ». En 1956, Lacoste qui a conçu les DAF a dissous l’Assemblée : l’Algérie coloniale a continué à vivre sans statut et le peuple algérien sans droits.

C’est cette administration coloniale avec ses DAF, ses fraudes et sa ségrégation que nous a légué le colonialisme et que nous continuons de reproduire. Ceux qui ont massacré le peuple en 1945, en 1988 et en 1992 ce sont les mêmes qui ont refusé et qui continuent de refuser la souveraineté du peuple algérien. En tout cas, ils tirent la source de leur inspiration du même credo idéologique : le peuple élu, le peuple civilisé, l’élite savante, ou la force « démocratique » doit exercer sa domination politique et culturelle sur un peuple méprisé qui n’est convoqué que pour être un tapis ou un marchepied.

Les partis politiques et le pseudo mouvement « citoyens » veulent revenir à une forme plus dégradée et plus dégradante de l’Algérien et de la conception colonialiste de la démocratie pour les indigènes. Maintenant ils veulent nous reconduire de nouveau vers la représentation parlementaire coloniale. Les démocrates et les islamistes algériens veulent une fois de plus annuler les élections faute de changer de peuple.

Pour imposer l’interlocuteur valide qui fera valoir les intérêts stratégiques de leur nation (américaine ou française), les experts de la lutte idéologique s’appuient sur la rente distribuée (la bouffe), l’exclusive et le monopole (des idées, des valeurs et de la tutelle), la désinformation, et bien entendu l’incompétence conjuguée aux appétits démesurés. Ils partent de l’idée simplificatrice et réductrice : le peuple est endormi, naïf, ignorant. La riposte contre la lutte menée est justement dans l’information, le savoir et l’éveil du peuple.

Mais le peuple algérien est rebelle, il s’est réveillé… Les valets ne peuvent réussir en quelques semaines ce que la France a essayé en vain durant 132 ans. Cependant le colonialisme, ses émules et ses auxiliaires ne connaissent pas la honte. Nous devons sans complexe engager cette lutte et la gagner, nous pouvons triompher si et seulement si nous situons le combat sur le plan stratégique civilisationnel et si nous envisageons le politique et l’économique comme des engagements tactiques et opérationnels.

Avoir la compétence de lucidité et porter en soi un potentiel de bien pour les siens n’est pas une affaire qui s’acquiert par les études, les relations ou les postes, mais un don divin, une chance extraordinaire dans les moments de confusion et de troubles :

وَمَا يُلَقَّاهَا إِلَّا الَّذِينَ صَبَرُوا وَمَا يُلَقَّاهَا إِلَّا ذُو حَظٍّ عَظِيمٍ

{C’est là un privilège qui n’est accordé qu’à ceux qui exercent la patience (qui endurent) qui prennent de la hauteur, ceux qui ont reçu une faveur insigne.} Fussilat 35

Le Coran ne décrit pas la patience et l’endurance dans l’épreuve difficile, mais l’élévation d’âme dans les confrontations comme le montre le contexte de l’énonciation du verset :

{Ceux qui disent : « Notre Dieu est Allah», et qui se tiennent dans le droit chemin, les Anges descendent sur eux. « N’ayez pas peur et ne soyez pas affligés ; mais ayez la bonne nouvelle du Paradis qui vous était promis […] Et qui donc profère plus belles paroles que celui qui appelle à Dieu, fait bonne œuvre et dit : «Je suis du nombre de ceux qui ont foi et confiance en Dieu (Musulmans) ? » La bonne action et la mauvaise ne sont pas pareilles. Repousse le mal par l’excellence ; et voilà que celui avec qui tu avais une inimitié devient tel un ami chaleureux.}

S’engager dans la lutte idéologique n’est pas une mince affaire, elle est exigeante en qualités humaines. Ne la mènent que ceux qui vivent avec le sentiment d’être comblés par le destin qui les a choisis alors qu’ils n’ont demandé ni privilèges ni rente ni honneurs.

Omar Mazri – ALGERIE RUPTURE

Prochainement la suite : Généralités de la lutte idéologique par Malek Bennabi

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