En général je consacrais peu d’analyses sur l’Algérie, car il n’y avait pas de faits politiques, sociaux, économiques ou culturels qui valaient la peine d’en parler.

J’avais évoqué les élections de 2014, puis la révision constitutionnelle comme un non évènement. J’avais cependant, depuis les derniers six mois, changé mon attitude sur l’Algérie et mis l’accent sur trois phénomènes perceptibles :

1 – Un bouleversement majeur. Il ne s’agit pas de la contestation populaire (Révolution ou Hirak ou festival), mais d’un effondrement du système mondial. L’effondrement de l’État algérien et d’autres États sont les crises périphériques qui confirment l’effondrement de l’Empire. L’Empire va à sa perte, même si les antisystèmes ne sont ni nombreux ni organisés : Il y a des lois qui s’appliquent. L’Occident a fini son œuvre utilitaire pour l’humanité, sa nuisance est devenue supérieure à son utilité. Il va durer encore tant que l’alternative civilisationnelle n’est pas mûre pour le remplacer, sinon il va disparaitre en laissant derrière lui des ruines financières, géopolitiques…  En attendant, les maillons faibles vont se désintégrer : les exemples sont nombreux dans le monde arabe.

Contrairement à ce qu’on dit, le peuple algérien n’est pas singulier, il réagit aux secousses internationales et nationales et il trouve des failles pour faire tomber la tête de l’État algérien. Dans son euphorie, on lui fait croire que « tous doivent dégager » et il y croit.

Les peuples et les élites oublient qu’une Révolution a ses doctrinaires, ses idéologues, ses partisans. En Algérie comme en Égypte, en Tunisie et en Libye, il n’y a pas de théorie ni d’organisation révolutionnaires, mais de l’opportunisme tactique et de la fascination médiatique.

Ceux qui appellent aujourd’hui au refus de l’article 102 de la Constitution veulent l’anarchie. Là aussi, ils font des calculs d’épiciers en faillite, car l’anarchie est une doctrine, une idéologie, une forme de société qui expriment un désir d’être dans une forme non hiérarchique. Chez nous, ce n’est pas l’anarchie, mais le désordre et la confusion. Il n’est pas suffisant de rejeter une chose pour que son désir devienne réalité ou vérité : Il faut d’abord un projet de changement, un cap.

L’anarchie est un projet politique et social planifié et voulu, ce n’est pas de l’aventurisme. La carence d’autorité ; l’absence, le refus ou la confusion des règles et des directives ne mènent pas à l’anarchie au sens philosophique, mais aux troubles.

Les mouvements gauchistes anarchistes se réclamant du socialisme prônent la socialisation des moyens de production et l’abolition de la propriété privée. Les mouvements anarchistes proudhonien revendiquent paradoxalement l’anarchie synonyme de liberté et l’absence de gouvernement, mais respecte les lois, l’autorité de la loi, car elle est une nécessité. Même dans le communisme primitif à l’aube de l’humanité, Engels trouvait qu’il y avait un pouvoir matriarcal, les femmes décidaient de l’avenir du clan par la reproduction, l’éducation des enfants et le partage de la nourriture. On trouve des formes larvées d’anarchismes, mais qui disparaissent vite.

Que revendiquent alors les Frères musulmans algériens opposés à l’idéologie libertaire de gauche et fervents partisans de la propriété privée ? Sont-ils libertariens au sens des progressistes américains ? Ils peuvent être des objets de manipulation américaine, mais ils n’ont pas la culture de la liberté puisqu’ils fonctionnent en mode confrérique avec un culte du chef totémique. On peut donc s’interroger sur leurs objectifs. On y reviendra.

2 – Un coup d’état militaire, car la situation devenait intenable, humiliante. Il y a eu plusieurs coups d’états blancs. L’Armée veut rester dans la légalité du moins sur le plan formel. Elle ne veut plus d’effusion de sang. Il est trop tôt pour préjuger de ses intentions finales, mais nous devons rester positif par le « hosn Dhon ». Dans 90 jours, nous serons fixés si les choses se passent bien, dans le calme et dans la légalité et la légitimité des urnes. Les candidats et le peuple n’ont qu’à être compétents pour la promotion du mérite et de la probité.

3 – L’irruption de Ali Ghediri comme candidat avec la levée de boucliers tout azimut contre lui. Son analyse de la situation a été bonne. Son courage et sa détermination remarquables. Il a donné une définition scientifique du système : Une organisation régie par une idéologie, mue par des acteurs, fonctionnant selon un mode, exerçant certaines pratiques visant une finalité et des objectifs. Je vais ajouter quelque chose d’important à cette définition : Tout système vit dans un environnement, c’est-à-dire l’ensemble des facteurs qui agissent sur lui et par lesquels il agit sur les autres (adjuvants ou opposants). Pour un système étatique ou social, les facteurs sont juridiques, économiques, culturels, sociologiques, historiques, territoriaux, psychosociaux…

Il est quand même remarquable que l’homme décrié par son appartenance à l’armée puisse être parmi les rares à demander le respect de la légalité, le respect du processus électoral et qui donne une définition correcte du système. Le système en termes politiques ou physiques n’est pas seulement l’homme ou l’avantage et le privilège qu’on remplace par d’autres. C’est une machine complexe qui demande de l’ingénierie de conception, de changement, de restauration ou de réparation. Où sont les ingénieurs sociaux et politiques en Algérie?

Le peuple est une entité imaginée, abstraite, incapable de conduire un système, de le rénover ou d’en inventer un autre. Les forces politiques issues du peuple, dans le sens de proximité sociale, de partage des intérêts et de convergence des désirs peuvent agir sur le système, le briser et le changer en agissant avec intelligence sur ses mécanismes, en déconstruisant ici et en reconstruisant ailleurs, en inventant des sous-systèmes, des dispositifs, des mécanismes. C’est un travail qui ne se fait pas ex nihilo et d’une manière chaotique. Face au chaos, l’ancien système continue à régir même s’il est obsolète. Face au changement, le peuple est le moteur du changement, il produit des élites qui débattent, il veille au fonctionnement du nouveau système, il donne la légitimité aux ingénieurs pour qu’ils ne soient pas des techniciens, des technocrates ou des bureaucrates, mais des hommes politiques au service de la Cité des hommes et non des serviteurs zélés des appareils.

Lorsqu’on donne au peuple le statut d’idole on le trahit et on le leurre en cultivant son imaginaire de star, alors qu’il s’agit de lui rappeler ses devoirs sans lesquels il n’ y pas de droits. Lorsque le peuple est amené à considérer tout le monde responsable, cela signifie qu’il n’y a pas de responsabilité légale. Le Prophète Mohamed (saws) ne s’est pas comparé de cette façon avec les polythéistes de la Mecque ni avec ses négateurs. Son problème majeur était de transmettre la vérité, pour cela ses armes n’étaient dirigées que contre ceux qui avaient pris les armes contre lui, à chaque fois que l’occasion se présentait, il choisissait la négociation, la paix, la trêve, le contrat, le dialogue.

Pour que les choses soient bien claires et dites sans arrières pensées et sans risque de mésinterprétation ou d’amalgames : le peuple fait partie du système, non seulement par son adhésion ou sa démission, mais par sa culture et sa mentalité collective. Les dirigeants d’un peuple ne viennent pas de Mars, de la France ou des États-Unis, mais de l’histoire et de la sociologie de ce peuple.

أَوَلَمَّا أَصَابَتْكُم مُّصِيبَةٌ قَدْ أَصَبْتُم مِّثْلَيْهَا قُلْتُمْ أَنَّىٰ هَٰذَا ۖ قُلْ هُوَ مِنْ عِندِ أَنفُسِكُمْ ۗ إِنَّ اللَّهَ عَلَىٰ كُلِّ شَيْءٍ قَدِيرٌ

{Lorsqu’un revers vous a atteint alors que vous-mêmes aviez déjà infligé à vos ennemis le double de ce revers, vous avez dit : ” D’où cela vient-il ? ” Réponds : ” Cela vient de vous-mêmes ! “} 3-165

Le peuple ou plus exactement la mentalité collective font partie du système, c’est l’ambiance de ce système. L’ambiance est plus déterminante que l’environnement, car ce dernier est lui-même déterminé par l’ambiance sociale et culturelle. Le « dégagisme » sans débat et sans alternative ne reflète qu’une ambiance d’irresponsabilité morale et d’inculture politique comme celle dans laquelle ont évolué les gouvernants et les élites intellectuelles, médiatiques et culturelles.

Si le peuple est quelque chose d’abstrait ou de fantasmé en termes politiques, sociaux et économiques, il a cependant une existence sensible sur un territoire, une langue et un environnement. Il a aussi une existence immatérielle par ce qu’on appelle la mentalité collective. Cette existence sensible et cette existence immatérielle est modélisable par la sociologie, les sciences politiques, la communication et la psychologie sociale. Ce modèle devient une sorte de système sur lequel on peut faire des essais, des simulations et des prédictions. Les étrangers et les experts marabouts nationaux connaissent ce système et peuvent le saper, le manipuler ou le détourner.

Ceci dit, quel est l’intérêt des Frères musulmans de ne pas débattre, de refuser la légalité, et de se faire l’écho du « peuple dégagiste ». Ils ont le droit de dire et de faire ce qu’ils veulent, j’ai le devoir de les contredire, car il s’agit de mon pays et de ma liberté qui ne doit rien à personne et qui n’attend rien de personne. J’aurais pu me taire s’il s’agissait de Ali Belhadj eu égard à sa souffrance, à son isolement, à sa radicalité et sa frustration politique, mais ici il s’agit d’appareils bourgeois et rentiers qui instrumentalisent la religion.

Les Frères musulmans (abstraction faite de leurs anciens comme Hassan Al Banna, Syaed Qotb, Mohamed el Ghazali, et ceux qui sont allés combattre l’entité sioniste) ont un complexe de frustration : Ils ont échoué tout ce qu’ils ont entrepris en Égypte, en Syrie, en Libye et en Tunisie. Ils sont en train d’échouer en Turquie. Ils ont une revanche stratégique pour ne pas être balayés par l’Histoire.

Ils sont convaincus qu’ils sont les meilleurs tout en étant opportunistes, cette confusion les met à chaque fois en position d’imposture et d’usurpation.

Ils ont trahi le mouvement islamique en Algérie en poignardant le FIS. Ils ont joué sur les contradictions au lieu d’aider leurs frères avant qu’ils ne commettent l’irréparable et de soutenir ceux qui ont subi la répression. Ils ont poussé à la faute, ils ont joué les délateurs et n’ont eu aucune compassion.

Ils ont trahi le peuple algérien en jouant le rôle d’interlocuteur valide non seulement du pouvoir, mais des services de sécurité. Ils ont partagé la rente et joué le lièvre pour faire triompher Bouteflika.

Ils ont soutenu le cinquième mandat et négocié avec Saïd Bouteflika alors que ce dernier n’avait ni statut ni compétence pour négocier. Les FM égyptiens avaient adopté la même pratique lors de la « révolution » égyptienne en négociant avec le patron des services Omar Suleyman juste avant que Moubarak ne soit démis de ses fonctions.

Ils ont soutenu l’agression de l’OTAN contre la Libye et la Syrie.

Ils ont refusé d’aller aux élections, car ils craignent le verdict populaire. Ils refusent d’y aller pour les mêmes motifs. Leur existence « politique » n’a été possible que par la rente et le système des quotas et de la cooptation.

Ils sont avides de pouvoir, mais ils n’ont pas de programme politique et économique à part un cahier d’intentions généreuses pour le « peuple ». L’expérience a montré que « l’islam est la solution » est leur problème sans solution, car ils ne produisent pas de l’ingénierie. Ils n’ont toujours pas compris que non seulement l’État islamique n’est pas dans le lexique et la sémantique coranique, mais que le Tamkine Dine Allah n’est pas l’Etat islamique, ni un préalable à la solution islamique, et encore moins une affaire de pouvoir politique.

Ils veulent donc utiliser la « rue » algérienne des grandes villes pour confisquer la fin de règne, se faire bonne figure et continuer d’exister.

L’intelligence et la probité d’un grand parti politique, la valeur morale de son encadrement, et les principes d’existence auraient exigé la tenue d’un congrès pour la nomination de nouveaux dirigeants, un examen de conscience et une demande de pardon au peuple algérien. Le Président Bouteflika a trouvé les mots pour sortir par la petite porte et laissé son bilan à l’analyse des experts loin de la démagogie. Quel est le bilan des Frères musulmans en Algérie ou ailleurs ?

Ils ont enterré l’Islam politique et ont découragé ceux qui croyaient que l’Islam est la voie vers la civilisation par la démocratie, la probité, la justice la liberté et le travail. Même le HAMAS palestinien se trouve de plus en plus rejeté par les populations arabes par ses tractations, sa bureaucratie et son avidité pour le pouvoir. La résistance palestinienne agit de plus en plus en autonomie par rapport aux Frères musulmans. Le Qatar et la Turquie sont exclus. L’histoire ne pardonne pas les égarements et les erreurs stratégiques.

Si demain, vendredi 05 avril 2019, les voix du peuple seront confisquées par les opportunistes et les revanchards, il me suffit d’avoir témoigné et averti. Chacun est libre de ses choix et responsables de ses actes.

Je ne suis pas la conscience populaire pour dire ce que dira demain le peuple. Il lui appartient de construire son destin comme en 1954, en 1962, en 1992 ou comme les Égyptiens.

Allah ne change pas la situation d’un peuple tant que celui-ci n’a pas changé ce qui est en lui.

Omar MAZRIALGERIE RUPTURE